Archives de catégorie : Points de vue

Lire Montesquieu? Pourquoi pas?

Réflexions…

Après le vote de l’Assemblée Nationale, en juillet dernier, autorisant l’ouverture des magasins le dimanche… (Vous trouverez sur ce blog de nombreuses pages sur ce sujet).
Il ne s’agissait pas d’une décision politique, mais d’une décision idéologique, fondamentale, sur le type de société dans lequel nous voulons vivre.
Caprice du Prince, sans autre justification que celui d’obéir au lobby de la grande distribution…
Ces réflexions m’ont amené, curieusement, à lire Montesquieu. (Je ne dis pas relire! Je ne l’avais jamais lu, juste entendu parler…) Oui, ce Montesquieu que nos gouvernants citent tout le temps, dont ils font tout un plat… Le Montesquieu de l’esprit des lois, celui de la non-confusion des pouvoirs, base de notre Constitution politique. En voici le texte fondateur :

La séparation des pouvoirs
par Charles de Secondat, baron de La Brède et de Montesquieu
Extrait de « De l’esprit des lois »

Il y a, dans chaque État, trois sortes de pouvoirs : la puissance législative, la puissance exécutrice des choses qui dépendent du droit des gens, et la puissance exécutrice de celles qui dépendent du droit civil. (c’est le pouvoir judiciaire!)


Par la première, le prince ou le magistrat fait des lois pour un temps ou pour toujours, et corrige ou abroge celles qui sont faites. Par la seconde, il fait la paix ou la guerre, envoie ou reçoit des ambassades, établit la sûreté, prévient les invasions. Par la troisième, il punit les crimes, ou juge les différends des particuliers. On appellera cette dernière la puissance de juger ; et l’autre, simplement la puissance exécutrice de l’État.


La liberté politique, dans un citoyen, est cette tranquillité d’esprit qui provient de l’opinion que chacun a de sa sûreté ; et, pour qu’on ait cette liberté, il faut que le gouvernement soit tel qu’un citoyen ne puisse pas craindre un autre citoyen.


Lorsque, dans la même personne ou dans le même corps de magistrature, la puissance législative est réunie à la puissance exécutrice, il n’y a point de liberté ; parce qu’on peut craindre que le même monarque ou le même sénat ne fasse des lois tyranniques, pour les exécuter tyranniquement.


Il n’y a point encore de liberté, si la puissance de juger n’est pas séparée de la puissance législative et de l’exécutrice. Si elle était jointe à la puissance législative, le pouvoir sur la vie et la liberté des citoyens serait arbitraire ; car le juge serait législateur. Si elle était jointe à la puissance exécutrice, le juge pourrait avoir la force d’un oppresseur.


Tout serait perdu, si le même homme, ou le même corps des principaux, ou des nobles, ou du peuple, exerçaient ces trois pouvoirs : celui de faire des lois, celui d’exécuter les résolutions publiques, et celui de juger les crimes ou les différends des particuliers.

Aussi, comparons :
Si le Président s’empare de tous les leviers de commande,
(ce qui est le cas avec le Président actuel)
Si on élit les député(e)s en même temps que le Président
(ce qui est le cas avec le quinquennat actuel)
Si les député(e)s du parti du gouvernement ne doivent leur future désignation qu’à la direction de leur parti et que celui-ci est tenu en main par le Président.
Il y a confusion entre le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif.

Alors, que reste-t-il de Montesquieu dans le régime de Sarkosy ? Le pouvoir judiciaire ? L’indépendance de la justice? Pour combien de temps encore! Il y a quelque chose de pourri dans ce régime ! Mais je ne suis pas un grand connaisseur de ces choses, éclairez ma lanterne, vous mes lecteurs de l’ombre, j’attends vos commentaires…

Caillou, 11 novembre 2009

Le courage d’une femme

– Il a été expulsé début janvier.
Elle est là, de l’autre côté de cette petite table de bistrot, nos deux cafés, mon bloc. Elle ne cherche pas ses mots car elle les a déjà beaucoup donnés. Elle sait ce qu’elle veut me dire et me regarde, droit dans les yeux. Ce qu’elle a me raconter, son histoire, c’est sa seule richesse, maintenant que tout s’est effondré. C’est plutôt moi qui cherche mes mots, hésite à poser mes questions. Elle, elle n’a plus rien à perdre !
– Mon copain est arrivé en France, à Marseille, à l’âge de 14 ans, au début des années 80. Il est venu tout seul. Comme il était mineur, errant dans les rues, il a été recueilli par une association, il a fait un peu d’apprentissage puis il est monté à Paris. Dans les années 90 il est venu s’installer à Toulouse, il a rencontré une Française, ils ont eu deux enfants … Un garçon qui a maintenant 7 ans, et une fille de 5 ans, tous les deux scolarisés, à Muret.
– Ils ne s’étaient pas mariés ?
– Non. Je ne savais pas pourquoi ils ne s’étaient pas mariés mais il m’a toujours dit qu’elle ne voulait pas. Et puis j’ai su qu’elle avait fait une demande de mère isolée à la CAF… Plus tard elle a épousé un étranger en mariage blanc contre de l’argent. Enfin, ils n’étaient plus ensemble… Il m’a rencontré, a emménagé chez moi. Depuis il voyait ses enfants toutes les fins de semaine, il les habillait. Nous vivions ensemble. D’ailleurs je suis très lié avec ses enfants.
Mais il a toujours été sans-papiers… Il devait faire un dossier de régularisation. Je voulais l’aider. Il faut dire qu’il ne sait ni lire ni écrire… Ce qui ne l’empêchait pas de travailler, beaucoup pour des artisans du quartier Arnaud Bernard, des restaurants, des pâtissiers. Il gagnait donc sa vie sans pouvoir justifier de ses salaires. La mère des enfants lui faisait du chantage au fric en permanence… Mais je vous assure qu’il s’en occupait bien, de ses enfants !
– Donc vous viviez ensemble. Vous faites quoi dans la vie ?
– Je suis éducatrice. On a plein de preuves qu’il vivait avec moi, des attestations, des photos, mais le tribunal administratif n’en a pas tenu compte, ils ont jugé qu’il s’agissait d’une relation inventée !
– Comment cela est-il arrivé ?
– Il s’est fait prendre lors d’un contrôle routier. Vérification d’identité puis directement envoyé au centre de rétention de Cornebarrieu. C’était le 17 décembre. Cela n’a pas traîné, il a été expulsé le 3 janvier. La légalité de son expulsion a été jugée le 27 décembre au tribunal administratif, sans qu’il soit même présent ! Et l’avocat a plaidé sans avoir été le rencontrer au centre de rétention ! Juste entre Noël et Nouvel an.
J’ai tout essayé pour les empêcher, les retarder, rien à faire. Pendant toute cette histoire nous avons été soutenu par une association du quartier Arnaud Bernard, le collectif « 17 » et la « case de santé ». Pétitions, tracts, réunions, collecte, radios locales, une banderole a même été accrochée sur la place. Rien n’y a fait. Toute cette publicité n’a servi à rien. Il y a eu des pétitions de mes collègues de travail, du Réseau Education sans Frontières, des commerçants d’Arnaud Bernard, des promesses d’embauches : rien. La mère des enfants se casse le tibia, elle est immobilisée. Des certificats montre que la présence du père est obligatoire : rien. Je prouve qu’il vit avec moi, chez moi, qu’il a donc une adresse, des garanties de représentations : rien. Les magistrats ne se sont basés que sur la « garde-à-vue ».
– Mais avec 2 enfants nés en France et scolarisés, vivant en concubinage, travaillant, pourquoi cet acharnement ?
– Il faut dire qu’il a fait des conneries à Paris. Une petite escroquerie à la carte bancaire. Moi on m’a dit que cette condamnation, précédant les naissances de ses enfants, annulait la prise en compte du bien être des gosses. De toute façon je n’ai rien compris. Il a fallu que je paye l’avocat que la mère avait désigné, sans aller à aucun rendez-vous. On ne m’a rien expliqué. En tant que compagne, je n’avais aucun droit.
– Vous avez pu aller le voir quand même ?
– Oui. J’ai été le voir tous les jours. La première fois, j’avais apporté des vêtements, mais comme il était 18h c’était trop tard, je n’ai pas pu le voir et ils n’ont pas accepté que je laisse le paquet de linge. Le lendemain, le gardien a refusé que je le visite parce que, d’après son propre règlement, comme il y avait eu des problèmes avec les détenus, les visites étaient suspendues. Le 31 décembre, j’ai attendu, dehors, dans le froid sous prétexte qu’il y avait déjà trop de visiteurs, alors qu’en fait, il n’y avait personne. Toutes les fois c’était des humiliations. Des problèmes avec les caméras, des ouvertures de portes à coup de pied. Ils ont fait retirer la ceinture du petit, de 7 ans, sous prétexte que cela faisait sonner le portique de sécurité. Vous imaginez le gamin ? Tout cela pour pouvoir voir son père quelques minutes. À chaque visite des attentes interminables, des vexations, surtout le week-end. Par exemple le Centre de rétention exige les passeports des enfants, les garde, puis à la visite suivante les redemande, alors qu’ils sont dans le tiroir et que c’est les mêmes flics et qu’ils nous connaissent parfaitement. D’ailleurs ils ont perdu le passeport du petit et cela m’a empêchée de l’emmener avec moi et sa sœur quand quelques mois plus tard j’ai été voir son père en Algérie.
Pendant sa détention, il a énormément maigri. À Cornebarrieu, la nourriture est immonde. Ils vivent à deux dans des chambres, ouvertes en permanence sur un petit couloir… et ils n’ont rien à faire, pas de livre, juste une télévision, dans une salle et comme elle est gérée par les gardiens c’est la « star-académy » avec le son à fond ! Donc ils traînent à une quinzaine et dorment énormément. De toute façon ils demandent presque tous des somnifères. C’est l’angoisse et la déprime totales. Ils parlent peu entre eux. Il y a des drames terribles. Une femme, raflée, est arrivée au centre pieds nus, avec deux enfants. Elle a pété les plombs et agressé un gardien. Du coup elle a été internée et les enfants ont été placés…
Pour aller le visiter il y a juste 2 bus, qui sont très loin, et ce n’est pas sûr qu’on pourra entrer. Il faut imaginer toutes ces caméras, le bruit des avions toutes les 10 minutes qui décollent ou se posent sur les pistes de Blagnac. C’est l’horreur !
Il a été expulsé par bateau, de Marseille. La veille j’ai pu aller le voir une dernière fois, mais comme j’étais avec 2 copains, les flics ont refusé qu’il ait deux visites séparées et je n’ai pas pu rester seule avec lui, pas un moment d’intimité, alors que le lendemain, il partait pour un pays dont il ne connaît pratiquement rien, dont il ne partage plus la culture. Il ne parle même pas l’Arabe ! J’ai juste pu lui passer un peu de fric.
Donc maintenant il vit, si l’on peut appeler cela vivre, sans aucun boulot possible, hébergé par son frère, dans une baraque d’un bidonville de la banlieue d’Alger. Quand il peut aider son frère, il gagne 6 euros par jour et ne peut donc plus rien faire pour ses gosses !
J’ai essayé de construire un dossier d’abrogation de « l’interdiction à vie » d’entrée sur le territoire, dont il est l’objet. Mais c’est un parcours administratif effroyablement compliqué. Par exemple un extrait de casier judiciaire pour un étranger, cela ne peut pas se demander par Internet ?
J’ai été à Alger pendant les vacances scolaires en emmenant sa fille. Nous y sommes restés 10 jours. J’ai découvert là-bas que nous n’avions ni lui ni moi notre place en Algérie. C’est un pays stressant avec une religion trop pesante. Nous n’avons pas les mêmes codes. Par exemple sa famille, devant ce drame, dit que c’est « la volonté de Dieu » ! Il n’y a aucune intimité dans une famille algérienne. Dès que j’ai parlé de mariage, pour qu’il puisse revenir en France, toute sa famille s’est mise à parler de ma conversion à l’Islam, comme si c’était cela l’important. Nous avons été une fois à l’hôtel mais en prenant 2 chambres, car nous n’étions pas mariés, et ils venaient vérifier que je dormais bien dans celle de sa fille !
J’ai essayé le mariage, il faut remplir un dossier administratif de 4 pages et passer un entretien pour le « certificat de capacité à mariage ». C’est une mesure de Sarkozy, récente. Mon dossier est prêt. J’espère que cela va réussir. Mais construire un tel dossier avec la Méditerranée au milieu c’est mission impossible ! C’est du ping-pong avec les administrations pour réunir les documents, pour remettre le dossier au consulat, pour obtenir des rendez-vous, c’est des heures de téléphone, de fax, de mails, et il faut savoir que le téléphone est très cher en Algérie ! Et puis, mon copain ne sait ni lire ni écrire.

On s’est regardé, longuement. Dans cette pâtisserie cafétéria, derrière la médiathêque de Toulouse où nous venions de passer une heure, au milieu des bruits des consommateurs pressés, elle venait de me dire que l’injustice du monde l’avait touchée mais qu’elle était toujours debout, amoureuse, fragile peut-être, mais tout entière refermée sur son courage, comme une main qui se referme en poing ! Elle ne cèderait pas. J’espère qu’elle et lui finiront par gagner le droit de vivre ensemble. En tout cas, pour son courage, chapeau !

Caillou, 22 septembre 2008

Le jeune qui pleure

Dans le tout nouveau Palais de Justice, dont l’entrée monumentale se trouve maintenant sur les allées Jules Guesde, nous sommes beaucoup plus nombreux que d’habitude pour assister à l’Audience du Juge des Libertés. Il va statuer sur la légalité ou non des mesures d’expulsion prises à l’encontre de quelques sans-papiers… Attention, il ne va pas dire la loi sur le fond mais uniquement sur la forme ! Cette affluence s’explique par le retour, après des mois de protestation et de bagarre juridique des avocats toulousains, d’une justice de nouveau rendue dans ses murs, et pas à l’intérieur du centre de rétention des étrangers de Cornebarrieu.
Car il s’agissait d’une question de fond : la séparation des pouvoirs entre le judiciaire et l’exécutif… Relire Montaigne…

Il est vrai que de juger ces étrangers dans une cage à poules entourée de cellules, dans l’anonymat, sans témoins, là-bas, au fin fond des pistes de l’aérodrome de Blagnac, en pleine campagne, c’était plus facile et plus discret pour les exécuteurs…

Ils sont une dizaine, sur le banc, devant le juge et son assesseur. De part et d’autres les Policiers de l’Air et des Frontières tiennent les murs. Nous sommes quelques uns venus là pour soutenir un jeune Géorgien, orphelin, venu mineur, chez un de ses frères, à Hendaye, et qui maintenant, majeur est devenu expulsable.

La litanie des souffrances se fait entendre. Mais derrière l’étiquette globalisante de «sans-papiers» ce sont des hommes et des femmes qui vivent des situations particulières… rien qui puisse se résumer, des parcours de vie singuliers…

Et puis au milieu, un jeune qui pleure. On ne comprend pas s’il est né en 82 ou en 92, ce qui bien sûr change tout… Majeur ? Mineur ? Une expertise osseuse devrait bientôt dire la vérité sur ce point. Mais on sait qu’il est de Tlemcen, en Algérie, et qu’il pleure. On ne comprend rien à ce qu’il bafouille. Le juge aux cheveux blancs l’interroge et l’interrompt quand le jeune essaye de s’expliquer sur le fond. «Je ne peux pas vous entendre, cela ne me regarde pas, je ne peux que juger de la légalité de la procédure!» Puis brusquement il le rappelle à l’ordre, «soyez digne !» Vous n’êtes quand même pas en prison ! »

Que dire de plus si ce n’est inviter ce pauvre juge à visiter le Centre de Rétention Administrative, voir à y séjourner, pour vérifier si ce n’est pas d’une prison d’où l’on sort, pour quelques minutes, ce jeune Algérien sans papier, qui pleure, et que l’on va enfourner dans un avion, dans quelques jours.

Caillou. 22 avril 2008

Rétention

C’est décidé. Je veux aller voir à l’intérieur, dans la gueule du monstre, l’ennemi en face. Trop honte de cette justice, qui met les étrangers en prison et qui le fait soi-disant en notre nom! En installant une salle d’audience à l’intérieur même du centre de rétention, à douze kilomètres du centre ville, en rase campagne, l’administration croit pouvoir se débarrasser des témoins ? Pourtant les audiences restent publiques. Alors qu’est ce qui se passe après les rafles ? Où sont-ils emmenés ? Pourquoi ? Comment ? Et combien de temps ? C’est le genre de question que n’importe quel citoyen doit se poser . Aussi quand le réseau (RESF) signale sur la liste de diffusion qu’une audience de la juge des libertés aura lieu dans le centre de rétention de Cornebarrieu, je me décide : j’y vais !

Le centre de rétention n’est pas difficile à trouver, un drapeau tricolore le surmonte. C’est sur le bord d’une route, après Airbus et ses gigantesques halls de construction aéronautique et à l’entrée du village. Ensuite la route contourne le bout des pistes et revient vers l’aérodrome de Blagnac. Il n’est pas possible de se garer devant le centre, avant plusieurs centaines de mètres. Il est même interdit de s’arrêter devant. Pourtant sa construction de hauts murs métalliques surmontés de fils de fer barbelés est insolite. Ils bloquent la vue sur l’intérieur des cours et ont été rajoutés après l’évasion de septembre 2006. Personne ne doit voir ce qui se passe à l’intérieur.

Moi j’ai d’abord cru à un terrain militaire. Mais, à l’entrée, une jeune femme en uniforme de la police des frontières a répondu à ma question : C’est ici l’audience du tribunal ? Alors je suis entré. Un groupe de policiers m’observait. Le jeune homme devant moi avait les bras écartés tandis que le flic lui passait sur le corps et les jambes une sorte de tige métallique. J’ai attendu puis suivi son exemple. Après il y avait un couloir avec beaucoup de gens sur le côté. Je n’ai pas pu voir le fond de l’espace qui s’ouvrait sur ma droite, les portes qui le bordaient, les gens qui le traversaient, il y avait des flics partout. J’avais peur.

Je pénètre, après la fouille et le couloir, dans une toute petite salle, de six mètres sur huit. En face, derrière une estrade, une seule baie de verre donne sur un terrain vague fermé de barbelés et au loin un hangar. C’est le bout des pistes.

Dans la salle quatre bancs font face au bureau et quelques chaises le long du mur droit. Les deux premiers bancs sont occupés par des hommes, la plupart africains et deux femmes. Les gens murmuraient en attendant l’arrivée de la cour et l’une des deux femmes, dont je compris plus tard qu’il s’agissait d’une interprète, parlait plus fort, en portugais puis en anglais. Les regards échangés entre la poignée d’hommes assis devant nous et les quelques témoins assis au fond sont si forts ! J’imagine tout autour de moi « les enfermés ».

Le policier à l’entrée dit quelque chose, que je n’ai pas compris, mais tout le monde s’est levé et j’ai fait comme tout le monde. La juge est entrée, en robe noire avec un rabat blanc. Elle a les cheveux gris, mi-long, un visage allongé, un air humain et calme, avec de temps en temps un sourire. Elle parle doucement et poliment. Elle est accompagnée d’une autre femme, elle aussi déguisée, plus ronde, et très enrhumée. Elles vont s’asseoir le dos à la fenêtre, derrière un bureau, sur l’estrade. Et tout le monde se rassoit.

L’audience commence par le cas de deux jeunes Yougoslaves. La traductrice leur montre le document de la préfecture et ils confirment leurs identités. L’un d’entre eux, en blouson, se retourne vers nous et sourit. Nous n’entendons presque rien de ce qui se dit, pourtant à quelques mètres de nous. Ils ont été arrêtés, mais étaient munis de passeports. L’avocat dit qu’il n’a pas reçu la notification à temps et verse au dossier des attestations de domicile, des promesses d’embauche…

C’est au tour d’un Cubain, pour lequel la préfecture des Pyrénées Atlantiques demande une prolongation de rétention de cinq jours en attendant la lettre de son consulat. Mais de toute façon la place dans le vol pour l’expulser est déjà réservée…
Suit une femme de la République Dominicaine, enfermée là depuis plusieurs semaines. Elle a déposé une demande d’asile politique et l’administration attend la réponse de l’OFPRA et l’avis du consulat de son pays. Son avocate plaide qu’aucune des deux raisons de la prolongation demandée n’est légalement admissible.

Derrière l’estrade et la juge, je ne peux m’empêcher de regarder les poteaux de la clôture qui cernent l’horizon. Ils sont en béton. Ils sont orientés au sommet, mais vers l’intérieur.

Ensuite un Monsieur ghanéen, sans passeport ni domicile, interpellé sur un chantier, dénoncé, selon son avocat, par l’Office National de l’Immigration. L’avocat soutient que la procédure du contrôle d’identité n’est pas légale puisqu’elle se fait sur un présupposé. Le représentant de la préfecture dit que les dénonciations anonymes sont légales pour justifier les arrestations… J’ai l’impression qu’il est en train d’expliquer que les lettres anonymes dénonçant les juifs qui se cachaient dans les caves étaient une raison valable, légale, pour forcer les portes des gens qui les cachaient.

Puis c’est le monsieur arménien que soutient le réseau Éducation Sans Frontières du Tarn et Garonne. La traductrice prête serment puis lui montre le fax pour qu’il justifie son identité. Mais, sur ce document, il serait né en Arménie, ce qui est faux. Il est arménien mais né en Azerbaïdjan, pays avec lequel l’Arménie est en guerre depuis plus de 20 ans. Il dira par la suite qu’il a épousé une Azerbaidjanaise. Qu’ils ne peuvent donc rentrer ni en Arménie ni en Azerbaïdjan car ni l’un ni l’autre de ces pays n’accepteront ce mariage mixte. L’avocat soutient que les gendarmes lui ont notifié verbalement l’ordre d’expulsion. Or il ne comprend pas le français. La famille avec quatre gosses vit à Moissac… Il y aura un recours au tribunal administratif. Pendant ce temps là la famille terrorisée se planque !

Suit un Angolais venu du Portugal. Arrêté à 16 heures dans les Pyrénées-Atlantiques il est arrivé au centre de rétention de la Haute-Garonne à 19 heures ! L’avocat plaide que la mise en rétention a été expéditive et la nullité de la procédure.
Le plus amusant c’est un Sud-Africain, venu en vacances en Suisse, pour les fêtes de fin d’année, et qui s’est fait prendre, sans visa, dans les Pyrénées-Atlantiques. La Suisse est tout à fait d’accord pour le reprendre. Lui il sourit. Il est muni de son billet d’avion et ne demande pas mieux que de rentrer chez lui. Bonjour les vacances !
Je passe sur le monsieur aux deux identités dont personne ne comprend s’il est né à Monrovia ou au Ghana. Il dit avoir demandé l’asile politique en Italie, mais l’administration italienne ne le connaît pas…L’avocat conteste quand même les conditions d’interpellation, puisqu’il a été arrêté chez un ami alors que les policiers venaient contrôler quelqu’un d’autre.

C’est toute une litanie de souffrances et de trajets individuels que la juge des libertés doit maintenant analyser. Elle se retire. Elle va délibérer, seule, en son âme et conscience, elle va juger qui doit rester en prison, (oh pardon, en rétention !) alors qu’il n’a rien fait d’illégal, et qui va pouvoir en sortir, quitte à se faire rafler de nouveau dans quelques jours. Elle a l’air bien polie et humaine cette femme. Je ne voudrais en aucun cas être à sa place ! Moi je n’ai pas pu rester jusqu‘aux résultats de sa délibération. Mais j’ai reçu ce message d’une habitante du village qui assistait avec moi à cette audience : Nous sommes donc revenus au CRA, avec ceux de Montauban, pour les délibérations hier à 16 heures. Nous avons attendu plus de trois quarts d’heure dehors. Certaines personnes ont été « libérées », d’autres sont retenus deux semaines de plus… À 19 heures 30, je suis revenue au CRA pour chercher la jeune femme dominicaine (après avoir parlé avec son interprète) qui a été remise en « liberté », afin qu’elle ne soit pas larguée dans la nature seule dans la nuit… Elle voulait partir rapidement à Paris où un ami l’attendait… Je l’ai donc conduite à la gare ainsi qu’un monsieur africain (le monsieur ghanéen, d’après l’article paru dans Sud-Ouest, voir lien ci-dessous) qui était seul et voulait revenir en centre ville… Quand ils sont remis en liberté par le juge, les gens se retrouvent seuls, le soir devant le Centre de Rétention, sans moyen de transport…

Je précise que le centre de rétention est à plus de 10 kilomètres du centre de Toulouse et qu’il n’y a aucun autobus qui passe sur cette route.
Pendant ce temps-là, tous les derniers mardis du mois, des franciscains font une heure de silence sur la place du Capitole, pour les étrangers enfermés dans les centres de rétention. Ils invitent les Toulousains à venir les rejoindre. La justice est aveugle, mais sera-t-elle également sourde au silence de la honte et de la colère.

Caillou 30 janvier 2008

Lire aussi l’excellent article de Sud-Ouest sur :
http://www.sudouest.com/290108/france.asp?Article=290108aP1796849.xml