C’est décidé. Je veux aller voir à l’intérieur, dans la gueule du monstre, l’ennemi en face. Trop honte de cette justice, qui met les étrangers en prison et qui le fait soi-disant en notre nom! En installant une salle d’audience à l’intérieur même du centre de rétention, à douze kilomètres du centre ville, en rase campagne, l’administration croit pouvoir se débarrasser des témoins ? Pourtant les audiences restent publiques. Alors qu’est ce qui se passe après les rafles ? Où sont-ils emmenés ? Pourquoi ? Comment ? Et combien de temps ? C’est le genre de question que n’importe quel citoyen doit se poser . Aussi quand le réseau (RESF) signale sur la liste de diffusion qu’une audience de la juge des libertés aura lieu dans le centre de rétention de Cornebarrieu, je me décide : j’y vais !
Le centre de rétention n’est pas difficile à trouver, un drapeau tricolore le surmonte. C’est sur le bord d’une route, après Airbus et ses gigantesques halls de construction aéronautique et à l’entrée du village. Ensuite la route contourne le bout des pistes et revient vers l’aérodrome de Blagnac. Il n’est pas possible de se garer devant le centre, avant plusieurs centaines de mètres. Il est même interdit de s’arrêter devant. Pourtant sa construction de hauts murs métalliques surmontés de fils de fer barbelés est insolite. Ils bloquent la vue sur l’intérieur des cours et ont été rajoutés après l’évasion de septembre 2006. Personne ne doit voir ce qui se passe à l’intérieur.
Moi j’ai d’abord cru à un terrain militaire. Mais, à l’entrée, une jeune femme en uniforme de la police des frontières a répondu à ma question : C’est ici l’audience du tribunal ? Alors je suis entré. Un groupe de policiers m’observait. Le jeune homme devant moi avait les bras écartés tandis que le flic lui passait sur le corps et les jambes une sorte de tige métallique. J’ai attendu puis suivi son exemple. Après il y avait un couloir avec beaucoup de gens sur le côté. Je n’ai pas pu voir le fond de l’espace qui s’ouvrait sur ma droite, les portes qui le bordaient, les gens qui le traversaient, il y avait des flics partout. J’avais peur.
Je pénètre, après la fouille et le couloir, dans une toute petite salle, de six mètres sur huit. En face, derrière une estrade, une seule baie de verre donne sur un terrain vague fermé de barbelés et au loin un hangar. C’est le bout des pistes.
Dans la salle quatre bancs font face au bureau et quelques chaises le long du mur droit. Les deux premiers bancs sont occupés par des hommes, la plupart africains et deux femmes. Les gens murmuraient en attendant l’arrivée de la cour et l’une des deux femmes, dont je compris plus tard qu’il s’agissait d’une interprète, parlait plus fort, en portugais puis en anglais. Les regards échangés entre la poignée d’hommes assis devant nous et les quelques témoins assis au fond sont si forts ! J’imagine tout autour de moi « les enfermés ».
Le policier à l’entrée dit quelque chose, que je n’ai pas compris, mais tout le monde s’est levé et j’ai fait comme tout le monde. La juge est entrée, en robe noire avec un rabat blanc. Elle a les cheveux gris, mi-long, un visage allongé, un air humain et calme, avec de temps en temps un sourire. Elle parle doucement et poliment. Elle est accompagnée d’une autre femme, elle aussi déguisée, plus ronde, et très enrhumée. Elles vont s’asseoir le dos à la fenêtre, derrière un bureau, sur l’estrade. Et tout le monde se rassoit.
L’audience commence par le cas de deux jeunes Yougoslaves. La traductrice leur montre le document de la préfecture et ils confirment leurs identités. L’un d’entre eux, en blouson, se retourne vers nous et sourit. Nous n’entendons presque rien de ce qui se dit, pourtant à quelques mètres de nous. Ils ont été arrêtés, mais étaient munis de passeports. L’avocat dit qu’il n’a pas reçu la notification à temps et verse au dossier des attestations de domicile, des promesses d’embauche…
C’est au tour d’un Cubain, pour lequel la préfecture des Pyrénées Atlantiques demande une prolongation de rétention de cinq jours en attendant la lettre de son consulat. Mais de toute façon la place dans le vol pour l’expulser est déjà réservée…
Suit une femme de la République Dominicaine, enfermée là depuis plusieurs semaines. Elle a déposé une demande d’asile politique et l’administration attend la réponse de l’OFPRA et l’avis du consulat de son pays. Son avocate plaide qu’aucune des deux raisons de la prolongation demandée n’est légalement admissible.
Derrière l’estrade et la juge, je ne peux m’empêcher de regarder les poteaux de la clôture qui cernent l’horizon. Ils sont en béton. Ils sont orientés au sommet, mais vers l’intérieur.
Ensuite un Monsieur ghanéen, sans passeport ni domicile, interpellé sur un chantier, dénoncé, selon son avocat, par l’Office National de l’Immigration. L’avocat soutient que la procédure du contrôle d’identité n’est pas légale puisqu’elle se fait sur un présupposé. Le représentant de la préfecture dit que les dénonciations anonymes sont légales pour justifier les arrestations… J’ai l’impression qu’il est en train d’expliquer que les lettres anonymes dénonçant les juifs qui se cachaient dans les caves étaient une raison valable, légale, pour forcer les portes des gens qui les cachaient.
Puis c’est le monsieur arménien que soutient le réseau Éducation Sans Frontières du Tarn et Garonne. La traductrice prête serment puis lui montre le fax pour qu’il justifie son identité. Mais, sur ce document, il serait né en Arménie, ce qui est faux. Il est arménien mais né en Azerbaïdjan, pays avec lequel l’Arménie est en guerre depuis plus de 20 ans. Il dira par la suite qu’il a épousé une Azerbaidjanaise. Qu’ils ne peuvent donc rentrer ni en Arménie ni en Azerbaïdjan car ni l’un ni l’autre de ces pays n’accepteront ce mariage mixte. L’avocat soutient que les gendarmes lui ont notifié verbalement l’ordre d’expulsion. Or il ne comprend pas le français. La famille avec quatre gosses vit à Moissac… Il y aura un recours au tribunal administratif. Pendant ce temps là la famille terrorisée se planque !
Suit un Angolais venu du Portugal. Arrêté à 16 heures dans les Pyrénées-Atlantiques il est arrivé au centre de rétention de la Haute-Garonne à 19 heures ! L’avocat plaide que la mise en rétention a été expéditive et la nullité de la procédure.
Le plus amusant c’est un Sud-Africain, venu en vacances en Suisse, pour les fêtes de fin d’année, et qui s’est fait prendre, sans visa, dans les Pyrénées-Atlantiques. La Suisse est tout à fait d’accord pour le reprendre. Lui il sourit. Il est muni de son billet d’avion et ne demande pas mieux que de rentrer chez lui. Bonjour les vacances !
Je passe sur le monsieur aux deux identités dont personne ne comprend s’il est né à Monrovia ou au Ghana. Il dit avoir demandé l’asile politique en Italie, mais l’administration italienne ne le connaît pas…L’avocat conteste quand même les conditions d’interpellation, puisqu’il a été arrêté chez un ami alors que les policiers venaient contrôler quelqu’un d’autre.
C’est toute une litanie de souffrances et de trajets individuels que la juge des libertés doit maintenant analyser. Elle se retire. Elle va délibérer, seule, en son âme et conscience, elle va juger qui doit rester en prison, (oh pardon, en rétention !) alors qu’il n’a rien fait d’illégal, et qui va pouvoir en sortir, quitte à se faire rafler de nouveau dans quelques jours. Elle a l’air bien polie et humaine cette femme. Je ne voudrais en aucun cas être à sa place ! Moi je n’ai pas pu rester jusqu‘aux résultats de sa délibération. Mais j’ai reçu ce message d’une habitante du village qui assistait avec moi à cette audience : Nous sommes donc revenus au CRA, avec ceux de Montauban, pour les délibérations hier à 16 heures. Nous avons attendu plus de trois quarts d’heure dehors. Certaines personnes ont été « libérées », d’autres sont retenus deux semaines de plus… À 19 heures 30, je suis revenue au CRA pour chercher la jeune femme dominicaine (après avoir parlé avec son interprète) qui a été remise en « liberté », afin qu’elle ne soit pas larguée dans la nature seule dans la nuit… Elle voulait partir rapidement à Paris où un ami l’attendait… Je l’ai donc conduite à la gare ainsi qu’un monsieur africain (le monsieur ghanéen, d’après l’article paru dans Sud-Ouest, voir lien ci-dessous) qui était seul et voulait revenir en centre ville… Quand ils sont remis en liberté par le juge, les gens se retrouvent seuls, le soir devant le Centre de Rétention, sans moyen de transport…
Je précise que le centre de rétention est à plus de 10 kilomètres du centre de Toulouse et qu’il n’y a aucun autobus qui passe sur cette route.
Pendant ce temps-là, tous les derniers mardis du mois, des franciscains font une heure de silence sur la place du Capitole, pour les étrangers enfermés dans les centres de rétention. Ils invitent les Toulousains à venir les rejoindre. La justice est aveugle, mais sera-t-elle également sourde au silence de la honte et de la colère.
Caillou 30 janvier 2008
Lire aussi l’excellent article de Sud-Ouest sur :
http://www.sudouest.com/290108/france.asp?Article=290108aP1796849.xml