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Je ne suis pas français, je suis ouvrier!

– Écoute, Georges Fontenis est mort.
– Ah flûte ! Quand çà ?
– Hier. L’enterrement c’est vendredi. Je vais y aller. Il y aura les copains.
– Je ne vais pas pouvoir y aller mais cela me rappelle tellement de choses, des tas de souvenirs. L’Alternative Libertaire va faire quelque chose?
– Certainement.
Je raccroche. Georges était malade depuis très longtemps et je m’en veux de ne pas avoir osé lui téléphoner depuis, depuis… depuis au moins deux ans. Depuis la mort de T. Je l’avais surtout connu lorsque nous avions, il y a une dizaine d’années édité son bouquin: Changer le monde.

L’ancien dirigeant de la Fédération Communiste Libertaire avait été diabolisé! Georges était le diable. C’était comme cela qu’il s’était présenté, un soir, dans un relais autoroutier, du côté d’Orléans, de retour d’une manifestation nationale des collectifs chômeurs, en 97 ou 98, alors que je lui faisais connaître un copain anarchiste de Limoges. Et c’est toujours ainsi que certains anarchistes le désignent. Il suffit, même après sa disparition, d’aller voir les forum de discussions libertaires.

http://forum.anarchiste.free.fr
http://forum.anarchiste-revolutionnaire.org
http://endehors.net

Moi je m’en souviens comme un type chaleureux, pas dogmatique pour un sou, plutôt drôle, et qui avait le sens de l’amitié par dessus tout. Et puis je me souviens surtout de cette réunion à Toulouse, ce devait être il y a dix ans, dans la salle de la FOL, rue des Amidonniers. Oh, nous n’étions pas très nombreux, une trentaine peut-être et nous nous connaissions presque tous. Georges Fontenis était venu présenter son livre. Il répondait aux questions, racontait l’histoire de la FCL, la Fédération Communiste Libertaire, et comment cette organisation avait disparu sous les coups de la répression policière et judiciaire pour avoir, dès 1954, soutenu activement l’indépendance algérienne.

Georges demanda alors le témoignage d’un de ses vieux copains, venu tout exprès du Larzac: Pierre Morain. Et celui-ci raconta l’histoire de la manifestation du 1er Mai 1955 à Lille. Comment, jeune militant de la FCL, il avait, avec d’autres, rejoint le cortège des ouvriers algériens, dès le départ de la manifestation syndicale et comment les flics avaient chargé, puis tiré, dès l’apparition du drapeau vert et blanc. Lors de son procès, au Tribunal de Lille il répond au Procureur ou au Président du Tribunal qui lui demandait ce qu’il faisait, lui, Français, dans cette manifestation: « moi je ne suis pas français, je suis ouvrier ». Cette phrase je m’en souviens encore, je l’ai citée depuis le plus souvent possible. Mais ce dont je me souviens aussi c’est de Georges Fontenis, la main sur l’épaule de « son vieux camarade » se mettant à pleurer en rappelant ensuite les mois de prison, les amendes énormes, le journal « Le Libertaire » constamment saisi, puis la clandestinité et la disparition du courant communiste libertaire.

Oh, je sais… Cette histoire est incroyable parce que cette résistance là au colonialisme français a été depuis totalement gommée. D’abord parce que dès 1954 ces libertaires français avaient soutenu le MNA, bien implanté en métropole et dont ils connaissaient certains militants et non le FLN, surtout  présent en Algérie. Comme c’est le FLN qui a arraché l’indépendance, l’Histoire algérienne a oublié et nié le MNA de Messali Hadj et ses soutiens français. Comme me l’écrit Pierre Morain : En ce qui concerne le soutien préférentiel au MNA, effectivement, nous ne connaissions pas encore le FLN. C’est en prison, à Douai, que les copains algériens et moi avons appris le création de la Fédération FLN en France.9782020060967FS
L’autre raison de cet oubli de l’histoire c’est que l’anticolonialisme de la FCL était fondé sur une solidarité de classe entre travailleurs algériens et français. Le PCF qui aurait pu et du avoir ce type de réaction considérait quand même les Algériens comme des travailleurs différents, étrangers. Il n’y eut, à cette époque, que les trotskistes (de tendance Franck ou de tendance Lambert) a avoir cette réaction viscérale. Plus tard, en 57, 58, c’est par conviction philosophique, rejet de la torture, antimilitarisme, refus de la conscription, voir conviction religieuse,  que d’autres se lancèrent, courageusement, dans le soutien au FLN, entre temps bien implanté dans l’immigration, sous le nom de « porteurs de valises ». Lire sur ce sujet le livre de Sylvain Pattieu: Les camarades des frères: (http://bataillesocialiste.wordpress.com/2007/05/26/411/) et, plus connu, Les porteurs de valises de Hamon et Rotman paru au Seuil, en poche)

Alors que d’autres « anarchistes », ceux de la FA, (Fédération Anarchiste) se retranchèrent prudemment en renvoyant dos à dos les deux nationalismes français et algériens, gardant ainsi les mains propres, c’est l’honneur de la FCL et de Georges Fontenis d’avoir été, dès le début, du côté de l’Algérie libre.

Moi qui me contrefous (maintenant) des batailles idéologiques lorsqu’elles sont détachées des situations concrètes (comme il est dit dans la chanson: c’est reculer que d’être stationnaire, on le devient à trop philosopher) j’ai pour Georges Fontenis, qui disparaît aujourd’hui, et ses copains comme Pierre Morain, une amitié profonde. Ils ont fait, par solidarité ouvrière, ce qu’ils ont pu, comme ils l’ont pu, et c’était bien mieux que de se cantonner à être spectateur. Et en tout cas bravo pour cette réplique: Je ne suis pas français, je suis ouvrier.

Caillou, 6 septembre 2010

Lire aussi http://www.alternativelibertaire.org/spip.php?article3685

Sur cette histoire de la manifestation du 1er Mai 1955 à Lille j’ai retrouvé une dizaine de pages dans l’excellent livre de Jean-René Genty Le mouvement nationaliste algérien dans le nord (1947-1957) paru aux éditions l’Harmattan. Je les copie ci-dessous en le remerciant de m’y avoir autorisé.

Le tournant de mai 1955

Les incidents du 1er Mai

La participation des nationalistes algériens aux défilés syndicaux du premier mai faisait partie de l’exercice militant. Pour le 1er Mai 1955, le Mouvement National Algérien s’efforça de continuer la tradition et appela ses militants et adhérents à participer aux manifestations sous leurs propres couleurs. Cependant la situation avait considérablement évolué depuis l’année précédente. D’une part, les nationalistes étaient d`une manière ou d’une autre en guerre contre la métropole et d’autre part, la tension avec le mouvement communiste n’avait jamais été aussi vive. Les événements du 1er mai allaient illustrer cette réalité.
Comme chaque année, l’union locale C.G.T organisait un cortège pour le jour de la fête du travail. Le 1er Mai 1955, dès 8h30, 1200 Algériens venus de Roubaix, de Tourcoing et des principales villes du bassin minier se rassemblèrent rue Gambetta devant la Bourse du Travail. Les journalistes notèrent la présence d`un important service d’ordre qui encadrait les manifestants. À 10h 15 les Algériens laissèrent passer le cortège de la C.G.T emmené par plusieurs fanfares. À 10h30, le responsable du M.N.A lançait un mot d’ordre en arabe et les 1200 manifestants algériens se placèrent sur la chaussée, arborant le drapeau vert et blanc ainsi que des pancartes et des banderoles
Le commissaire de police chargé de suivre la manifestation demandait alors aux Algériens de retirer les symboles du nationalisme. La direction de la CGT tentait une médiation, mais le responsable du M.N.A répondit : « que leur présence et leur manifestation n’avaient rien de commun avec celle de la C.G.T. Que leur projet était de réclamer la libération de Messali Hadj »
Les forces de police reçurent l’ordre d’intervenir. Elles laissèrent passer le cortège métropolitain et bloquèrent les Algériens à l’intersection de la rue Gambetta et du Boulevard Solférino en tentant de s’emparer des banderoles et des pancartes. Les affrontements très violents durèrent plusieurs heures dans tout le quartier situé entre la préfecture et le théâtre Sébastopol. Dans un article de novembre 1955, « Nord-Éclair » dressait un bilan des dégâts occasionnés qui témoignait de la violence des affrontements. Pour 160 dossiers de dommage sur 200 la somme à payer était de 5084817 F. 80% revenant à la charge de l’État. Cinquante véhicules furent endommagés et leur répartition permet de délimiter la zone des affrontements.

RUES
Rue de Puebla                   1
Rue Solférino                    7
Rue Nationale                   6
Rue Jacquemars Giélée      2
Place de Strasbourg          1
Rue Boucher de Perthes    2
Boulevard de la Liberté     6
Boulevard Vauban            1
Rue Gambetta                  1
Rue Sébastopol                1
Total                               26

Un responsable du M.N.A décrit des années plus tard la violence des affrontements:
« . . .Nous, on s’est dispersé en plusieurs groupes dans les autres rues. Il y avait des voitures des deux côtés de la rue. On a commencé à frapper avec n’importe quoi, surtout des briques. Il y avait des monts de briques juste au bord de la rue, à côté d’une église. C’est là que ça a commencé. Il y avait même un camion plein de bouteilles de lait, des bouteilles de verre. On l’a arrêté, le chauffeur est parti. Toutes les bouteilles de lait sont parties sur les forces de l’ordre. Des fois, ils viennent, on charge. Des fois, on les fait reculer jusqu ‘à la place. J’ai vu des C.R.S blessés, tombés à côté des trottoirs… C’était le mois de carême à ce moment-là, et on est même resté jusqu’à une heure de l’après-midi. La place de la préfecture était encerclée par les policiers et nous on les encerclait de chaque côté avec des bâtons, des cailloux et des briques. Eux ils tiraient. Ils ont tiré sur nous. On a eu sept blessés, un qui est resté sur le tas, blessé à la cuisse, il n’a pas pu s’enfuir. Les autres on les a mis dans les voitures ».
L’évocation de ces scènes par la presse régionale valide le témoignage du militant en soulignant la violence des affrontements et particulièrement  l’utilisation par les Algériens de briques et de boîtes de conserve remplies d’essence enflammée. Les charges de police furent nombreuses et violentes. Le quotidien communiste «Liberté» donna une description circonstanciée:
 » Alors que la tête du cortège se trouve à l’extrémité  de la place de la République, au moment où un important groupe de Nord-Africains, qui attendait rue Gambetta, veut se joindre à la manifestation comme cela se fait chaque année, la police intervient. C’est le déclenchement de la brutalité policière. Les Nord-Africains sont personnellement visés… Des  Algériens qui s’étaient réfugiés dans des cafés de la rue Gambetta sont jetés dehors par la police et acculés contre les vitrines et sont matraqués violemment. Les C.R.S. viennent en renfort. Quelques bombes lacrymogènes sont lancées, des vitrines volent en éclats, les Nord-Africains ne savent pas où s’échapper,poursuivis par les CRS. bientôt ils ripostent à coups de cailloux… »

Seuls contre tous ?
Comment interpréter ces événements lillois ? Rappelons d’abord qu’ils ne furent pas circonscrits à l’agglomération lilloise. Des incidents survinrent dans la plupart des villes industrielles de la région. Ces affrontements doivent être replacés dans le climat très tendu qui régnait alors entre forces de l’ordre et militants algériens.Depuis 1949, les défilés du premier mai étaient emmaillés d’affrontements très violents. De manière plus générale, la violence imprégnait fortement les rapports sociaux dans la région du Nord depuis les années trente. Les grèves de 1947 qualifiées d’insurrectionnelles étaient encore très proches dans le temps. Tant les techniques de maintien de l’ordre que les comportements individuels ne contribuaient guère à diminuer la tension. Le rapport journalier du commissaire  central de Douai montre bien l’état d’esprit et la manière d’agir des forces de l’ordre et des manifestants.
« Vers dix heures, une centaine de Nord-Africains ont réussi par petits groupes à s’infiltrer à l’intérieur du dispositif de police contrôlant les voies et les ponts donnant accès au centre-ville. Ces Nord-Africains se sont groupés en quelques minutes, Place d’Armes à Douai où ils ont tenté de former un cortège en vue d’une manifestation dans le centre-ville. Ces manifestants ont été immédiatement dispersés par des éléments du corps urbain présents sur les lieux où est également arrivée une demi C.R.S. qui a continué à refouler des Nord-Africains en désordre vers les quartiers arabes, puis vers l’extérieur de la ville. Au cours de cette brève échauffourée, un sous-brigadier et deux gardiens de la paix ont été légèrement blessés. De leur côté, plusieurs Nord-Africains ont été plus ou moins contusionnés au contact des forces urbaines. Au total 24 Nord-Africains ont été appréhendés au cours de la journée et, sur 9 d’entre eux déférés au Parquet pour port d’armes prohibées, détention de banderoles séditieuses et rébellion, 8 ont été écroués. Un autre Nord-Africain en état de désertion, venu de Paris, a été remis au service de la Gendarmerie de Douai. »
Les affrontements lillois au cours desquels les Algériens se retrouvèrent isolés s’inscrivaient dans le divorce définitif entre la gauche ouvrière métropolitaine et le nationalisme algérien.
À Paris, le 1er Mai 1955 avait été particulièrement difficile. Des milliers d’Algériens avaient défilé sous leurs propres couleurs. À l’issue de cette manifestation, plusieurs centaines se rendirent par petits groupes au meeting de Vincennes, organisé par la C.G.T et le P.C.F. Là, ils déployèrent des banderoles portant les mots d’ordre du M.N.A., des drapeaux algériens et des portraits géants de Messali et de Moulay Merbah. Lorsque les dirigeants de la C.G.T refusèrent la prise de parole d’un responsable du M.N.A., les Algériens quittèrent en masse le meeting. On retrouvait là une pratique habituelle des nationalistes algériens qui n’hésitaient pas depuis de nombreuses années à « pirater » les meetings de la C.G.T. Mais à de nombreuses reprises au cours de la période 1947-1953, le mouvement communiste, et notamment la C.G.T., ne refusait pas l’appoint des migrants. Les comptages effectués par la police et par la presse montraient à l’évidence que les Algériens fournissaient la grande majorité des participants aux défilés du premier mai dans la région. Cela était peut-être moins vrai dans la région parisienne, encore que les Algériens constituaient un apport précieux, si on en croit la réflexion cynique de Jacques Duclos citée par Philippe Robrieux. S’appuyant sur le cahier sur lequel l’intéressé prenait des notes lors de réunions, l’historien rapporte que lors des réunions  préparatoires des 19 et 26 mai 1952   aux manifestations de protestation contre la venue du général Ridgway, le secrétaire général par intérim du parti communiste aurait tenu le raisonnement suivant: il faut donc «  faire plus pour que les ouvriers français soutiennent les Algériens dans leur lutte, ce qui nous permettrait de les avoir avec nous contre Ridgway … même si c’est seulement sur le mort d’ordre « Libérez Messali » qu’ils manifestent ». À la fin de cette journée de manifestation Jacques Duclos fût arrêté. Ces attitudes laissaient entrevoir des arrière-pensées peu propices à des alliances porteuses politiquement. Il est vrai que le combat anticolonial demeurait circonscrit à des milieux très restreints.
Les relations entre organisations continuèrent de se dégrader. Mais il est intéressant pour éclairer le débat de s’attarder sur les réactions du mouvement communiste à la suite des affrontements du premier mai 1955 à Lille. Au moment des faits, l’absence de réactivité apparaît patente, encore que les responsables essayèrent de s`entremettre entre la direction du M.T.L.D. et les forces de police. On peut d’ailleurs s’interroger sur la possibilité d’organiser une riposte politique à chaud dans des scènes d’émeute.
Le quotidien communiste «Liberté » donna une version édulcorée qui gommait toute césure entre manifestants algériens et métropolitains. À l’issue de la manifestation, Louis Manguine, figure historique du parti communiste dénonça « la politique des pleins pouvoirs, les lois scélérates et la loi d’urgence ». Une délégation comprenant des responsables du parti communiste, de la C.G.T. et du Secours Populaire se rendit à la Préfecture « pour protester contre les violences policières ». Les discours tenus par les responsables du mouvement communiste et les actions organisées montraient la difficulté pour le parti communiste de se positionner dans ces affaires. Les Algériens fournissaient un apport appréciable des effectifs cartés à la C.G.T. et la direction devait évidemment en tenir compte. Mais, épouser trop étroitement ou tout au moins regarder avec bienveillance les mots d’ordre du mouvement nationaliste ne devait pas entraîner une coupure trop forte avec les ouvriers métropolitains. Les communistes avaient connu la difficulté depuis le début des années cinquante dans les grandes unités employant une main-d’œuvre algérienne relativement nombreuse. Cette difficulté était peut-être encore plus marquée dans la région du Nord où le mouvement ouvrier s’était ressourcé au patriotisme le plus ombrageux. Le parti mit donc 1’accent sur la lutte contre la guerre. Le 19 mai 1955, le conseil des ministres décidait le rappel de 500 000 hommes. À partir d’octobre, le parti communiste se mobilisa dans la lutte contre les rappels.

La répression du mouvement

Les premiers procès des manifestants arrêtés se déroulèrent devant le tribunal correctionnel à partir de la deuxième quinzaine de mai. Mais les suites furent à la fois amplifiées et occultées par l’affaire Pierre Morain.
Au début de juillet, la presse locale annonça l’arrestation à Roubaix d’un communiste libertaire, Pierre Morain, et le démantèlement d’une cellule anarchiste recrutant en milieu algérien. Depuis juin 1952, la fédération anarchiste avait été prise en main par un groupe clandestin, l’Organisation-Pensée-Bataille, dirigé par l’instituteur Georges Fontenis. Le groupe se réclamait ouvertement du communisme-libertaire et donna une orientation activiste à la vieille fédération. Il s’engagea vigoureusement aux côtés des nationalistes algériens. Ce fut dans ce contexte que Pierre Morain, jeune ouvrier terrassier originaire de la région parisienne, vint s’établir à Roubaix à la mi-avril 1955, en accord avec la direction du M.N.A. Militant C.G.T., il avait pour mission de favoriser les contacts entre nationalistes algériens et syndicalistes français. Il se rendit vite compte de la difficulté de la tâche.
« Dans l’entreprise Carrette-Duburcq, de Roubaix, où je travaillais à partir du 21 avril, je n’ai pas entendu parler de section syndicale. J’étais sur un petit chantier avec surtout des travailleurs algériens. Du côté français pour créer le comité de soutien, je suis parti de zéro et les événements se précipitant, je suis resté au même plan. J’avais bien deux adresses d’abonnés au « Libertaire » sur la région, mais ce n’était pas des militants. Le premier contact le faisait rencontrer un lecteur plutôt style Fédération Anarchiste, qui, sous prétexte d’internationalisme, renvoyait dos à dos nationalisme algérien et nationalisme français sans prendre parti. »
En fait Pierre Morain se consacra essentiellement à la vente au numéro dans les cafés algériens du « Libertaire ». Le journal était bien accueilli car il consacrait beaucoup de place au combat national et publiait régulièrement des communications de Messali Hadj.
Pierre Morain participa au défilé du premier mai à Lille où il fut un des rares métropolitains à faire le coup de poing aux côtés des Algériens. Militant du Mouvement de Libération Anticolonialiste (M.L.A.) qui, à Paris, rassemblait des anarchistes, des trotskistes et des militants appartenant à la mouvance qui deviendra ensuite la « Nouvelle Gauche », il rédigea un tract dont il disposa des exemplaires aux arrêts de bus de Roubaix, Tourcoing et Croix. Une patrouille des douanes – on se trouve en zone frontalière – l’interpella et releva son identité. Le lendemain, la B.S.T. perquisitionnait l’hôtel café restaurant où il logeait et procédait à un long interrogatoire au cours duquel les policiers tentaient de savoir s’il était l’auteur de l’article sur le premier mai à Lille publié par « Le Libertaire ». Le 29 juin, Pierre Morain était arrêté, inculpé de « reconstitution de Ligue dissoute » pour sa participation à la manifestation du premier mai. Le Libertaire titrait de la manière suivante son édition du 7 juillet 1955: « Notre camarade est le premier militant anticolonialiste français incarcéré depuis le débuts des événements de novembre« .
Le premier juillet, la Cour d’Appel de Douai prononçait des condamnations qui alourdissaient les peines de première instance par le Tribunal Correctionnel de Lille à l’encontre d’un groupe de manifestants lillois :

Tableau des peines prononcées
NOM                     Age    Profession    Résidence    1ère peine    Appel
Rabah Chalal        24       Manœuvre    Tourcoing    1 an             2 ans
Moktar Goun                   Manœuvre    Roubaix       10 mois       18 mois
Amar Bouzeria      29       Teinturier     Lille             1 an             18 mois
M. Bentayeb          32       Manœuvre    Roubaix       6 mois         6 mois

Le 29 juillet, le procès d’un second groupe de manifestants se déroulait devant le Tribunal Correctionnel de Lille pour reconstitution de ligue dissoute et participation à la manifestation du premier mai. Pierre Morain figurait parmis les prévenus au titre du premier chef d’inculpation. Celui-ci s’appuyait sur les articles publiés par « le Libertaire » au sujet desquels l’accusation affirmait qu’il en était l’auteur. La défense était assurée par Maître Dechezelles du barreau de Paris, avocat des nationalistes algériens et Maîtres Rohart, Portallet, Noiret et Foucart du barreau de Lille.

Effet du temps qui s’était écoulé ou efficacité de la défense ? Les peines prononcées cette fois-ci semblèrent moins sévères.
Nom des prévenus      Peines prononcées par le tribunal correctionnel
Aït Ahia                       5 mois
Amarouche Amar         relaxé
Benaïssa Mohamed      1 mois
Bouzar Azonaou          1 mois
Ghamma Ali                2 mois
Ghétouane Ahmed      1 mois
Dellas Ali                    relaxé
Ghalmi Abdelkader     2 mois
Ghoul Saïd                  2 mois
Guelial Maklouf          acquitté
Haman Mohamed       40 jours
Khelifi Amar               1 mois
Kirouche Maklouf       3 mois
Mekki Amar               5 mois
Medjane                    3 mois
Ouali Saïd                  1 mois
Gulni Lakdar              40 jours
Ourachi Omar            1 mois
Saoune Ahmed          relaxé
Tiloua Boufjena         5 mois
Zechlache Brahim      40 jours
Nechak                      4 mois
Morain Pierre             5 mois
Guellal Said                acquitté

La thèse de la police apparaissait curieuse dans la mesure où elle affirmait avoir démantelé une cellule communiste libertaire implantée chez les migrants algériens. En fait la réalité était tout autre. Les manifestants arrêtés proclamaient leur appartenance au Mouvement National Algérien et se réclamaient de la filiation du M.T.L.D. Les avocats soulignèrent que la manifestation du premier mai 1955 était légalement autorisée et que les incidents avaient été provoqués par les charges de la police.
Jusque là, la présence d’un ouvrier métropolitain sur les bancs des prévenus n’avait pas vraiment attiré l’attention. Tout devait changer à partir de septembre. L’affaire Pierre Morain commençait.

La mobilisation des anticolonialistes radicaux : l’affaire Pierre Morain.

Le parquet de Lille fit appel de certaines condamnations de juillet. Parallèlement, on apprenait que Pierre Morain devait être transféré à Paris pour être présenté à un juge d’instruction de la Seine.
À la fin du mois de septembre, la cour d’Appel de Douai aggravait les condamnations

Nom               Métier          Résidence     Âge       1ère peine    Appel
Aït Ahia          Maçon          Roubaix                     5 mois          10 mois
Benaïssa         Roubaix                           28 ans    1 mois          2 mois
Bouzar            Plisseur       Tourcoing     22 ans    1 mois          2 mois
Dellias Ali       Emballeur    Tourcoing                    acquitté       2 mois
Morain Pierre  Terrassier    Roubaix        25 ans    5 mois          1 an
Nechac           Journalier     Lille              21 ans    4 mois          10 mois

Le cas de Pierre Morain commençait à attirer l’attention. Le procureur lui avait réservé un sort particulier dans son réquisitoire : « pour Morain, le cas est plus grave, car, Messieurs, Morain est français… »

Devant la lourdeur de la peine et les autres procédures qui s’annonçaient, un comité se constitua à Paris, regroupant les différents milieux anticolonialistes emmenés par Jean Cassou, l’historien d’art résistant, Claude Bourdet, ancien responsable du mouvement Combat, Daniel Guérin, qui était alors très proche de la Fédération Anarchiste et l’avocat Yves Déchezelles. En fait, le comité était surtout animé par deux militants anarchistes, Jacques Danos et Armand Robin.

Le comité pour la libération de Pierre Morain devint un des premiers lieux de regroupement  des anticolonialistes radicaux. Il permit de mener une campagne de popularisation de la cause des nationalistes algériens et notamment de ceux du M.N.A. Le 27 octobre 1955, « le Libertaire » annonçait l’adhésion au comité de Messali hadj. Le 17 novembre « L’Express » publiait une note en soutien à Pierre Morain signée d’un nom prestigieux Albert Camus. Au sujet de ce dernier, il convient de rappeler que le triomphe du F.L.N. et la mise en exergue des soutiens dont il bénéficia dans les milieux intellectuels français, ainsi que les échos d’une querelle mise en scène autour de citations placées hors de leur contexte (la mère ou la justice) ont complètement occulté le fait que Camus avait suivi avec beaucoup d’attention le combat nationaliste, et qu’il conservait des contacts avec des militants dont il avait été parfois proche.

Le 8 décembre Pierre Morain était transféré à la prison de la Santé en application d’un mandat d’amener délivré par un juge d’instruction de la Seine pour atteinte à la sûreté de l’État. En février 1956, le comité publia une brochure intitulée « un homme, une cause : Pierre Morain, un prisonnier d’État ». L’instruction traînait en longueur et finalement, Pierre Morain retrouvait la liberté en mars 1956.

Sur le plan local, la manifestation organisée le premier mai 1955 par le MNA avait montré deux choses, la force militante de l’organisation dans la région du nord, ainsi que son isolement politique qu’attestait l’affaire Morain. L’émeute de Lille avait desservi l’image du mouvement et permis à la police d’actualiser ses fichiers et de démanteler une partie de l’appareil.

Pages 130 à 137. Jean-René Genty. Le mouvement nationaliste algérien dans le nord (1947-1957)

Il est le premier homme photographié de l’Histoire.

eaunes petit

Le boulevard du Temple à Paris. 1838. Daguerréotype sur pleine plaque de cuivre.
Munich, Bayerisches National Museum.

Au mois d’avril 1838, le directeur du Diorama, Jacques-Louis-Mandé DAGUERRE, inventeur de la photographie avec Nicéphore NIEPCE, fait une prise de vue depuis la fenêtre de son appartement, au 5 de la rue des Marais, à Paris. Cette maison est attenante à son Diorama. La place de la République n’existe pas encore. Il fait cette photo selon le principe du Daguerréotype, une plaque de cuivre sensibilisée, exposée, puis développée et fixée. L’avantage de son invention est que le temps d’exposition passe de plusieurs heures à quelques minutes,  l’inconvénient que cela ne donne qu’une épreuve unique.
Sur cette photo le boulevard du Temple (vu depuis l’actuelle caserne de la place de la République) semble désert alors qu’il est en pleine activité.
Mais toute cette agitation a disparu car son temps de passage a été plus rapide que le temps de la prise de vue. Il y a toutefois, et Daguerre ne s’en est pas aperçu immédiatement, un homme en bas, à droite, la jambe pliée sur une borne d’eau, qui est visible. Il a dû rester immobile pendant au moins une dizaine de minutes et a laissé une trace sur la surface sensible. Cet homme est le premier homme photographié de l’Histoire. Mais il ne le sait pas. L’année suivante, le 7 janvier 1839, la naissance officielle de la photographie est reconnue par l’Académie des Sciences et Louis Arago. Elle va bouleverser totalement le regard des hommes sur le monde.

On peut lire sur ce sujet:
http://www.niepce-daguerre.com/boulevard_du_Temple_de_dag.html
où l’auteur a analysé, trouvé le point de vue et reproduit l’exacte épreuve de 1838.

ainsi que
http://www.midley.co.uk/Harmant/pghIncendieDio.htm
qui parle de l’incendie du Diorama, en 1839, de la vie de Daguerre.

Je les en remercie tous les deux!

Caillou le 3 septembre 2010

Je suis le premier homme et je ne le sais pas.

Dans le petit matin du 5 avril 1838, quand je quitte Lison, cette femme adorable,  je flâne quelques instants sur le trottoir mouillé du boulevard du Temple, le boulevard « du crime ». J’ai tout mon temps. Il fait beau. Et je regarde tout autour de moi, encore mal réveillé, l’agitation frénétique du peuple de Paris. On me bouscule un peu. Je gêne le passage, au milieu des passants pressés, moi qui ne le suis pas.

Lison est amoureuse et je suis son amant. Ses longs cheveux si blonds tournent autour de ma tête et j’en suis étourdi. Toutes les nuits sont pour elle comme première nuit du monde. Elle se love contre moi, je me noue, elle me mord, mon désir est toujours insatiable et jamais rassasié. Son envie est brutale et j’en suis la victime bien plus que le vainqueur. Nous nous aimons d’abord par la peau, par le ventre… Mais Lison n’est pas seule. Elle se traîne un mari et ce matin je pars pour la laisser dormir.

8 heures, et je suis là, le pied sur cette borne et je ne bouge pas. Je rêve. La vie est belle et je l’ai devant moi. Que vais-je faire aujourd’hui ? Où vont aller mes pas ? Je dois voir un client de passage à Paris, un provincial qui n’est jamais encore monté traîner ses guêtres dans la grande capitale. Nous irons déjeuner tous les deux à midi. Je lui montrerai des échantillons et nous ferons affaire, autour d’un café parfumé à la terrasse d’un bistro vers le Palais Royal. Puis, s’il le veut bien, je lui ferai faire le tour des boulevards, s’encanailler près des chanteuses grivoises, des diseuses de bonnes aventures, peut-être même entrer dans une de ces baraques de foires où des gitans mielleux aux grandes rouflaquettes montrent des monstres noirs, des sosies de ministres, des clowns faisant les pitres.

Mais j’ai du temps à tuer avant ce rendez-vous. Je compte en profiter, me promener, passer rue des marais devant le Diorama, le palais fantaisiste de Daguerre et Bouton. J’y suis allé la semaine dernière, avec deux amis, et nous en sommes sortis vraiment émerveillés. Ces grandes scènes peintes qui bougent dans une lumière irréelle nous ont fait découvrir d’autres mondes possibles. On parle de ce Monsieur Daguerre comme d’un très grand savant.

Avec ma redingote noire posée là, sur mon bras, mon chapeau sur la tête, je suis le roi du monde après cette nuit d’amour. Tout autour cela court, s’interpelle, va et vient. Les Parisiens pressés s’en vont à leurs travaux et je suis bien le seul à humer l’air du temps. Les carrioles roulent sur les pavés tirées par des chevaux aux sabots d’étincelles. Elles viennent des Halles, le ventre de Paris, et s’en vont alimenter tous les marchés couverts où déjà crient les marchands de légumes. Les derniers fiacres noctambules remontent vers le Château d’eau, descendent vers les bords du canal Saint-Martin. Moi je suis et demeure et je ne bouge pas.

Lison doit être en train de faire son lit à l’homme, ce gros bourgeois ventru qui lui sert de mari. Il croit la réveiller lui qui sort du bordel. Elle fait semblant c’est tout et moi je suis fou d’elle. Pourtant, demain, après demain, dans quelques jours je pars. Je vais en Algérie, nouvel Eldorado, faire fortune en 6 mois ou crever dans un lit. Depuis 1830 et le débarquement de Sidi-Feruch, cette nouvelle colonie attire tout ceux qui rêvent de réussir. Moi aussi. J’y jouerais mon avenir: la malaria qui tue des milliers de colons ou bien l’argent facile et puis je me marie! Dans un éclair de lucidité pure, dans ce matin d’avril, je sens ma vie ouverte à des choix infinis.

Huit heures et quart, je me secoue, je réagis enfin, je me retourne, traverse le boulevard et disparais dans la rue de Bondy.

Je suis le premier homme et je ne le sais pas.

Et vous, le savez-vous?
Dans quelques heures ou jours j’expliquerais tout ça, mais laissons-le partir…
Caillou, le 2 septembre 2010.

La solution : http://cailloutendre.unblog.net/?p=1492

le retour au Bourdigou…

28 ans plus tard, le camping du Bourdigou, commune de Sainte-Marie-La-Mer, est devenu un lieu pleins d’arbre, d’arbustes odorants, de palmiers et de lauriers roses…

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Les allées larges divisent des espaces ombragés et discrets.
C’est un lieu de calme, de repos, de bonheur.
L’inverse de tout ce que nous redoutions…

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Une seule question me dérange encore: à quel prix ?

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Le prix payé par les familles ouvrières de Perpignan,
ainsi privé de cet espace de liberté ?
Le prix payé par les campeurs, les touristes,
qui viennent ici passer leurs vacances ?
Le prix payé par la société,
en terme d’écrasement d’un rêve de fraternité et de liberté ?

Caillou, 19 juillet 2010

Le Bourdigou

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Vous connaissez l’histoire des trois petits cochons ?

Moi je l’ai beaucoup vu et revu ce film de Walt Disney.
À chaque fois que la petite nièce venait à la maison il fallait enfourner la cassette VHS et lui montrer et remontrer ce dessin animé. Au point qu’elle nous demanda un jour où étaient les petits cochons quand elle n’était pas chez nous. Il y avait cette chanson aussi: « Qui a peur du méchant loup, méchant loup, méchant loup… » Et je revoyais le grand méchant loup noir souffler sur la maison de paille et celle-ci s’envoler en découvrant les corps nus et roses des petits cochons…

Quelques années plus tôt j’étais un des leurs, nous n’étions pas trois mais beaucoup plus nombreux et le grand loup avait une méchante gueule de tracto-pelle.

C’était au début des années 80, sur une plage du Roussillon, à Sainte-Marie-la-Mer, une des dernières plages libres du littoral. Le terrain devenait un camping…

C’est une longue histoire, une histoire collective. Je vais essayer de la raconter ici, avec ce qui me reste, c’est-à-dire des images, mais j’attends que d’autres viennent la compléter.

À suivre. Caillou, 21 juin 2010

Nous sommes donc arrivés après la bataille. Le premier village avait été détruit. On peut lire cette histoire ici:

http://histoireduroussillon.free.fr/Villages/Histoire/Bourdigou.php

Pour autant que je m’en souvienne, nous devions partir en Espagne. Nous avions échoué là, sur cette plage immense, ou les derniers résistant(e)s reconstruisaient des paillotes, et nous y sommes restés.

De partout surgissaient des cabanes.

Nous avons passé l’été là, puis sommes revenus, à chaque fois, dès que nous le pouvions,
pour des vacances, des rendez-vous, des fêtes…

Chaque hiver détruisait toutes les constructions.
Le lieu abandonné était livré au vent.

À suivre. Caillou, 22 juin 2010

J’étais, à cette époque, à la fois militant, politique et syndical,
borné, réducteur, obsessionnel, bête.

et en pleine déroute conjugale, avec comme seul richesse,
ce bel enfant blond et bouclé…

… et quelques ami(e)s retrouvés sur cette plage.
(Mais que je ne peux montrer ici contre leur gré)

Un temps de déchirement, de solitude, de doutes. Je regarde ces images et je me rappelle comment le Bourdigou était, pour moi, à la fois fort et dur. (Je n’en garde pas que des bons souvenirs). Je me souviens de mes silences. Ne pas vouloir se plaindre et paraître fragile. Rester muet et droit.

D’autant qu’on y parlait beaucoup. Le Bourdigou, lieu de parole.
On refaisait le monde à longueur de journée.
On allait se baigner tout en étant en lutte.

Nous étions opposés au bétonnage du littoral, à la privatisation des espaces publics, aux constructions hideuses du capitalisme touristique… qui privaient l’ancien accès aux plages pour les ouvriers de Perpignan.

Ce « nous », étant, (je crois), féministe, catalaniste, anarchiste, écologiste,

Venant d’un peu partout, du Larzac, de Golfech, de Lyon, de Jussieu, du pays. Ces gens venaient souvent des luttes menées ailleurs. Certains étaient de passage… repartaient le lendemain, et puis d’autres restaient…

Il me reste encore des images.

Demain… le camping!
Caillou, le 23 juin 2010

Et puis ce fut la fin.
Les poubelles abandonnées un peu partout,
les carcasses de voitures, la zone, le dépotoir…

Et le camping qui se construisait derrière le grillage.

D’un coté toute la végétation naturelle du littoral,
de l’autre plus un arbre, pas une ombre: la rentabilité.

Le libre Bourdigou, écrasé, était mort

Caillou, le 23 juin 2010

Le brouillon déchiré.

Je range des papiers, des vieux papiers de famille,
ceux qu’on devrait jeter et qu’on garde, bêtement.
Et je tombe sur un brouillon, un pense-bête,
déchiré, coincé entre 2 cartes d’identité.

 

Oui, j’ai bien lu:
Pas mariée à la synagogue. Mariage purement civil. De race purement aryenne.
Il s’agit de mon arrière grand-mère qui avait épousé, en seconde noces, un monsieur juif.

Il lui a fallu demander un certificat de baptême.

C’était en 1942 ? Et alors ?

Quand un État force les citoyens à une telle soumission,
une très vieille dame garde un brouillon déchiré dans ses papiers d’identité

Au cas où cela reviendrait?

Caillou, le 5 juin 2010

Petit tour en utopie : Cravirola

Lorsque nous montons, avec Céline, vers Minerve, au fur et à mesure des lacets, la vallée de l’Aude immense, derrière nous, se découvre jusqu’aux Pyrénées. Il y a ce matin un ciel d’une grande pureté, une transparence de l’air, comme un premier jour tout neuf au sortir de cet interminable hiver. Minerve, sur un promontoire du causse, est un village du moyen âge, de toute beauté, isolé par les canyons de la Cesse et du Brian. Il est aujourd’hui, jour de semaine du mois de mars, presque désert. Un village comme les autres, mais que je me rappelle avoir traversé, il y a quelques années, envahi par les touristes, comme les criquets du Sahel.
Après avoir traversé la rivière nous grimpons sur un plateau rocailleux, en plein soleil. La route vire dans la garigue entre les petits chênes kermès et les rochers calcaires. Sur le côté gauche se déroule la magnificence des paysages grandioses. C’est une route qui ne mène nulle part, ou juste vers des hameaux, des fermes isolées.
Nous arrivons enfin au bout du plateau. Une légère descente puis nous pénétrons dans un domaine agricole. Je me gare à l’entrée, dans un parking de terre rouge. Tout autour de nous rocailles et bosquets. Plus loin un camping vide, en construction, au milieu des chênes espacés, puis le chemin, surplombant une sorte de piscine, nous mène aux bâtiments de la coopérative Cravirola. Nous prenons nos appareils photos respectifs.

Deux corps de bâtiment. À droite les chambres d’hôtes, le restaurant, la cuisine pour le gîte, et, en face, la maison des compagnons, avec leurs chambres, leur cuisine, la salle de réunion. Les compagnons ce sont les volontaires qui viennent aider l’équipe de Cravirola pour quelque mois. De l’autre côté de ce bâtiment, une grande terrasse ensoleillée. Nous sommes accueillis par V… .

Le but de notre visite ? Découvrir et faire des images d’une communauté de vie et de travail qui fonctionne et se développe. Quelques minutes plus tard il nous confie à I…, une jeune femme originaire de Normandie, qui, toute la matinée, nous guide dans les différents lieux de la coopérative.
Nous allons tout d’abord près de la falaise, une sorte de canyon spectaculaire avec, tout au fond le lit de la rivière Cesse. De l’autre côté, en contre jour, d’autres falaises, d’autres collines puis la plaine vaporeuse et la chaîne toute blanche au fond. Un lieu de bout du monde !
Puis nous nous dirigeons vers la bergerie. Je branche mon magnétophone. C’est I… qui parle.
… là il y a les petites brebis qui sortent, là nous allons faire des patates… Je vous présente Jérémie qui s’occupe des chèvres et de la bergerie…
– Comment vous décidez les choses ?
– Tous les jeudis il y a des réunions pour voir tout ce qu’il y a à faire, comment on s’organise, Et tous les lundis il y a une réunion des seuls permanents. Tout le monde donne son avis… C’est collectif.

– Et dans cette réunion du jeudi les permanents et les compagnons, les différents statuts, ont le même droit à la parole ?
– Oui, mais en tant que compagnon, comme on ne connaît pas encore tout, on ne peut pas donner son avis sur tout…
– La parole n’est pas prise en compte de la même façon ?

– Si, elle est écoutée et prise en compte mais on ne la prend que si on connaît bien le sujet. On ne peut pas juger sur tout, surtout si on est là depuis peu de temps.
Nous contournons le bâtiment par la gauche. Je vois 2 jeunes hommes qui s’affairent sur l’avant d’un bulldozer. Ils positionnent et soudent une fourche.
– Quelle est votre production ?
– C’est le fromage, avec le marché de C
annes, celui de Narbonne, d’Olonzac…. Sinon c’est l’accueil, l’été, les gîtes, le restaurant, le camping. Nous organisons un petit festival… Mais notre activité principale c’est le fromage. Tout est produit en agriculture biologique. Nous vendons aussi du bois car nous éclaircissons le maquis, et puis un peu de viande…
– Mais cela ne permet pas de faire vivre 15 personnes !
– Oh, pour le fromage, ce n’est pas un petit stand. Il y a une grande diversité de fromages. Le plus intéressant c’est le marché de Cannes.

En fait les coopérateurs de Cravirola vendaient sur ce marché quand ils vivaient  dans les Alpes, c’était leur marché. Et, maintenant qu’ils se sont installés dans le Minervois cela continue.
– Nous livrons les fromages une fois par semaine et il y a un ami qui habite là-bas qui vend sur le marché de Cannes. On y va par roulement. C’est vrai que cela tourne ! Et puis nous tenons des stands sur des festivals, par exemple celui de GaroRock. Pour la viande, même si nous en vendons parfois à des particuliers, elle est surtout transformée et servie au restaurant, pendant les périodes d’été. Ici il y a du travail pour tout le monde, tout le monde a sa tâche. Il faut juste trouver son chemin, et ce n’est pas évident.
Au-dessus des bâtiments, on voit des caravanes, les habitations des uns et des autres.
– En ce moment il n’y a que deux personnes, des permanents, (ceux qui se désignent ainsi sont les membres de la coopérative) qui vivent dans la maison. Tous les autres logent dans des caravanes ou des cabanes. C’est chacun chez soi. Mais comme le froid a été un peu violent, exceptionnellement, il y a V…  M… et les 2 petites qui sont dans la maison. Dès qu’il fera vraiment beau, ils vont réintégrer leur caravane…
Nous prenons un chemin qui monte dans les bois, longeant une sorte de cimetière de ferrailles rouillées.
– Mais c’est très grand en fait !
– Oui, et cela monte jusqu’à « Bois-Haut »
.
Nous passons devant des cochons. Ce sont des cochons noirs du Périgord. Plus loin des vaches nous regardent, dans une sorte d’enclos. Puis nous pénétrons dans la bergerie.
– Là, il y a les chèvres et les brebis, l’espace pour les vaches, avec l’endroit où l’on fait la traite… Pour les chèvres, celles qui ont des colliers rouges, c’est qu’elles ont déjà mis bas. Il n’en reste plus beaucoup à attendre.
Et cette odeur ! Odeur de foin et d’animaux… Nous ne l’aurons pas sur nos photos l’odeur !
Plus tard nous visitons la fromagerie.
B… , une des « fromagères », une des fondatrices aussi, nous explique qu’il y a 2 réunions par semaine. L’une pour les permanents, car les gens qui ne sont que de passage ne peuvent pas donner leur avis sur les investissements, les grands choix stratégiques, et l’autre, le jeudi, qui est ouverte à tout le monde, où tout le monde peut donner son grain de sel, où tout le monde est écouté, mais qui s’occupe surtout du programme de travail de la semaine, des priorités.
Concernant les questions que nous lui posons sur la rentabilité de l’entreprise, B…  dit qu’il y a beaucoup de production et qu’en étant plus nombreux la charge de travail est allégée car elle est répartie. Même si travailler avec des non-professionnels, tourner beaucoup sur les tâches n’est pas un facteur de rentabilité, au contraire.
K… , une autre permanente, précise que Cravirola n’est pas une entreprise très rentable. La rentabilité correcte est  liée à une gamme de produits très variés et des lieux de distribution où peuvent se pratiquer des prix relativement élevés. C’est du commerce équitable. Ici, un fromage bio fermier, ne peut pas être vendu le même prix qu’un camembert de discount.
Pour leur production, il y a des fromages lactiques, à pâtes molles et à pâtes dures. Le premier, le lactique, c’est par exemple celui de chèvre, le second le camembert, le troisième les pâtes pressées, celles appelées tomes. Mais comme dans chaque variété il y a plusieurs sortes de lait possibles, chèvres, vaches et brebis, on peut faire des cumuls, des mélanges, un grand nombre de fromages différents. Et c’est ce qu’ils font. De fait nous pouvons voir sur les rayonnages un grand nombre de variétés.
– Vous avez beaucoup de visiteurs ? Une structure comme la vôtre est-ce que cela suscite la curiosité?
K… : Les gens qui viennent nous voir ? Il y a quelques années c’était plutôt des marginaux et maintenant ce sont plutôt des gens qui se préoccupent d’orienter différemment leur vie, des personnes sensibles à l’écologie et aux modes de vie alternatifs dont l’idée n’est plus aussi confidentielle qu’avant
I… nous fait ensuite visiter le chantier du camping. L’équipe y installe, à la demande des pompiers une réserve d’eau, des bornes avec des robinets, des tranchées pour lutter contre l’incendie, le mettre aux normes. En contrebas, le potager, très grand, est pour l’instant encore un peu vide, avec trois rangées de poireaux et quelques betteraves…
Puis nous faisons un petit tour vers les caravanes. Nous remontons un chemin dans le bois. Elles sont posées assez loin les une des autres avec des espaces aménagés. Il y a en une dizaine. Certaines sont plus grandes, d’autre toutes petites. En haut une cabane construite derrière une ancienne camionnette Citroën G7. Cette inventivité dans la construction d’une cabane me fait penser au village alternatif du Bourdigou. (*)
Dans la maison, nous visitons les chambres d’hôtes et la partie habitation des compagnons. De quoi loger 8 à 10 personnes, avec une cuisine aménagée, salle de bains et WC.
En fin de matinée nous prenons un thé sur la grande table au soleil. Nous discutons avec B… J’en retiens une grande phrase. Elle dit qu’ils s’engueulent très souvent sur les applications du principe mais pas sur le principe lui-même et que c’est très sain de s’engueuler.
Je demande : Comment sont intégrés les gens qui arrivent ? Ils sont reçus? Refusés? Est-ce que vous croulez sous les arrivants? J’évoque ce qui se passait dans les communautés des années 70 qui croulaient l’été sous les arrivées massives des gens de passage…
I… : Pour le compagnonnage, il y a déjà moins de demandes que pour les chantiers. Les chantiers c’est une première approche et les gens qui passent voient s’ils ont ensuite envie d’aller plus loin. Et puis il y a aussi le choix des permanents… Il faut trouver sa place.
– Il y a des sas d’entrée ?
– Oui, on peut faire une demande de compagnonnage et être refusé. D’autant qu’il y a toujours un temps entre un chantier et un compagnonnage. Pour se retrouver un peu… Parce que vivre tout le temps dans le passage, cela peut être pesant. On peut s’y perdre.
– C’est énorme un chantier tous les mois !
– Oui c’est lourd. Mais Cravirola a beaucoup d’expériences dans ce type d’accueil bénévole…
K… précise:  Depuis un moment déjà et devant le nombre croissant de visiteurs candidats à nous rejoindre, nous avons dû poser des cadres, des cases obligatoires par lesquels il faut passer pour s’intégrer au groupe. Ce sont les chantiers solidaires (15 jours passés sur la ferme à nous aider) puis le compagnonnage, de trois mois, si volonté réciproque, puis renouvellement du compagnonnage, jusqu’à intégration dans la coopérative. Cela c’est la théorie, en pratique, les étapes sont parfois sautées, ou au contraire des gens intégrés finissent par partir au bout d’un an ou deux parce que finalement cela ne leur convient pas. C’est très difficile de vivre en collectif et le niveau d’investissement personnel pour un projet aussi ambitieux que le nôtre correspond réellement à très peu de personnes.
Cravirola, la coopérative Cravirola, c’est un groupe de gens, le groupe des permanents, une structure informelle, pour laquelle il n’existe pas dans la législation française de chose correspondante. Le kibboutz en Israël serait ce qui s’en rapprocherait le plus peut-être. Elle s’appuie sur des structures juridiques existantes : une SARL SVOP pour toutes les activités agricoles et commerciales, une association loi 1901 pour les activités culturelles, d’environnement et bénévoles. Pour la propriété, la SAS « Terre Commune », c’est autre chose, c’est la structure propriétaire du lieu, et de deux autres fermes, notre ancienne ferme dans les Alpes, et celle, en Ardèche, également gérée par un collectif autogéré. Les trois groupes qui gèrent les trois fermes sont locataires de Terres Communes. Mais comme tout propriétaire, Terres Communes n’a pas droit de regard sur ce que font ses locataires, sinon qu’ils respectent une charte, être organisé en collectif autogéré, faire de l’agriculture paysanne une de leur activité principale, ne pas être sectaire.
Et puis K… conclut :
Les éléments très importants dans Cravirola sont
– La mise en commun totale de l’argent. Personne n’a d’argent privé. Toutes les recettes sont partagées sans forme de répartition ni de contrôle parmi les permanents.
– L’autogestion. Nous n’avons pas de chef désigné. Même si certains ont bien sûr des niveaux de responsabilités différents, des personnalités plus ou moins autoritaires et que cela est un combat quotidien.
– La libre association, le fait de vivre et de travailler avec des gens que l’on a choisis.
– Et bien sûr « Terres Communes », une forme d’a-propriété, la terre n’appartient à personne, sinon à une belle idée.

À midi nous mangeons avec toute une partie de l’équipe. Il y a de la tarte aux poireaux, une très belle omelette. D’autres arrivent plus tard, ce sont plutôt des hommes qui travaillaient, je crois, à la préparation du terrain pour les patates et pour décharger un camion de matériaux pour le chantier. Il fait très beau et la terrasse, orientée vers le Sud, est toute chaude. Je sens, entre eux, beaucoup de complicité, de silences tranquilles. Est-ce notre présence qui les retient ? Mais j’ai plutôt l’impression que c’est le mode naturel entre eux, sans éclats de voix, calmement, tranquillement, manger ensemble au soleil…
Quand nous repartons, quand on roule vers la plaine, j’ai la sensation d’avoir vécu un moment rare. Une utopie en marche… Vivre et travailler ensemble, sans être propriétaire du sol, en se partageant les bénéfices, en construisant quelque chose de durable et de sain, tout en étant rentable… Est-ce réalisable partout et dans la durée ? Est-ce transposable ? Je ne connais pas toutes leurs difficultés, mais il me semble qu’en tout cas c’est une expérience formidable qui se construit là, dans le causse de Minerve.

Pour en savoir plus sur ce projet on peut aller visiter le site web : http://www.cravirola.com/
Sur l’histoire du Bourdigou, on peut lire :
http://www.languedoc-roussillon.culture.gouv.fr

Mais sur la lutte des dernières années du village du Bourdigou je ne trouve rien sur le net.
Il faut se procurer le livre « Bourdigou : Massacre d’un village populaire -Vinça : Chiendent, 1979. – 196 p. ISBN 2-85-999-004-6. » qui, je pense, est épuisé depuis longtemps.

Caillou, le 8 avril 2010

Sarcelles 1962

Avant, c’était la rue Saint-Ambroise. Un studio très sombre dans un vieil immeuble du onzième arrondissement de Paris. Avant, c’était les chiottes à la turque sur le palier, avec la porte de l’appartement dont je ne devais pas oublier de prendre la clef pour ne pas me retrouver enfermé, en pyjama, dans l’escalier. Avant, c’était se laver dans un tub dans l’espace minuscule de la cuisine, se frotter avec un gant puis se rincer avec une casserole d’eau sur la tête. Avant, c’était cette cour intérieure lépreuse que je regardais en rêvassant au lieu de faire mes devoirs. Avant, c’était triste, c’était sombre, c’était pauvre.

Après, c’était gai, lumineux et propre. La première salle de bain dans l’appartement ! Une baignoire sabot, les WC, la lumière qui entrait partout. Sarcelles, c’était tout neuf. Nous passions d’un deux-pièces cuisine minuscules à un vrai appartement avec trois chambres et salle de séjour. Une chambre pour ma mère, une pour moi tout seul et une pour la Mamichka, mon arrière grand-mère. Un balcon sur de grands espaces lumineux, une cuisine où l’on pouvait manger, des placards partout… Il y avait même dans cet appartement un séchoir, pour faire sécher le linge, une sorte de balcon fermé, où l’on entreposait les légumes et tout ce qui ne rentrait pas ailleurs.

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Avant, c’était encore une sorte d’après guerre, avec des vélos et des hommes en canadiennes marron à gros boutons. Avant, c’était la peur de la guerre en Algérie pour toute la famille restée là-bas, la peur des attentats aveugles. La guerre, l’OAS et le putsch des généraux. Avant, c’est Michel Debré appelant les Parisiens à se rendre sur les aéroports à pied ou en voiture, dès que les sirènes retentiront, pour convaincre les soldats engagés trompés de leur lourde erreur et repousser les putschistes.
Après, c’est la Mamichka à la maison, mon arrière grand mère, qui avait vécu toute sa vie à Alger, tout juste débarquée de l’avion à l’aéroport d’Orly. C’est la paix. C’est l’amour entre ces deux femmes, ma mère et sa grand-mère, qui depuis des années s’écrivaient dans l’angoisse et la peur. En 1962 c’est tout un quartier de Sarcelles envahi par les  rapatriés. Il y avait un café en plein milieu qui s’appelait l’OASis et tout le monde savait pourquoi !

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Dehors sur le parking qui séparait l’allée Watteau de l’allée Fragonard, les arbres qui venaient juste d’êtres plantés, étaient tout petits et ne faisaient pas d’ombre. On y voyait parfois de drôles de gens montrant des ours et des singes.

La ville était déjà très grande. Elle avait bien dépassé les possibilités de la gare SNCF qui n’était qu’une halte sans bâtiment, surmontée d’un pont, celui de Garges-les-Gonesses. Pourtant tous les matins et tous les soirs des milliers de Sarcellois montaient et descendaient le sinistre escalier de bois. Les journalistes parisiens, bien logés dans les grands appartements du septième arrondissement de la capitale décrivaient avec mépris la Sarcellitte comme une maladie honteuse.

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sarcelleslagarewebPourtant cette ville brassait des gens de toutes origines et de tous les milieux sociaux, des provinciaux venus travailler à la capitale, des Parisiens chassés par les opérations immobilières et la hausse des loyers, des pieds noirs, des Juifs sépharades et les premiers immigrés maghrébins et africains.

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La Maison de la Jeunesse et de la Culture et la bibliothèque de Sarcelles ouvraient pour une grande partie des jeunes un accès à la culture que Paris leur aurait refusé. Le monde changeait en 1962 et Sarcelles en était la vitrine. Et puis l’année 1962 s’est terminée dans un grand hiver très froid. La chaufferie est tombée en panne. La Mamichka, déjà très âgée, ne sortait plus de l’appartement. Elle est tombée malade et elle est morte en janvier 1963.

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Depuis, cette ville est devenue autre chose et comme beaucoup d’autres grands ensembles elle est synonyme de banlieue dangereuse. Elle n’en restera pas moins pour ceux qui ont vécu cette année 1962 comme une première marche vers le confort, la luminosité et… la modernité.

Caillou, 23 mars 2010

Les photos ont été prises par ma mère:
Madeleine SAFRA
.

Dehors, il pleut.

Sur le parking vide à cette heure de la nuit, les flaques d’eau luisent dans la lumière jaune des projecteurs. La voiture est garée, le moteur arrêté. Il est peut-être onze heures. L’endroit est totalement désert. Le son régulier et doux de la pluie sur la carrosserie de l’automobile fait un bruit blanc, un ronronnement, une sorte de murmure qui se mêle à la discussion des deux hommes assis à l’avant. Le plus grand au volant, à la place du conducteur, a le regard perdu dans la nuit noire massée à l’avant du capot. Il a plus de cinquante ans. Appelons le Jean. L’autre, sur le côté, doit avoir le même âge. Le torse à moitié tourné vers son interlocuteur, il le regarde en parlant doucement. C’est peut-être Pierre. Ce qu’il dit exactement ? Cela ne nous regarde pas. Enfin, pas dans les détails. Mais il parle de l’amour, des femmes, de la fidélité à des idées, celles qu’il se faisait plus jeune, il y a des années, sur le mariage, la vie de couple… Sur le refus de vivre la vie de ses parents. Leurs adultères, leurs mépris communs l’un pour l’autre, leur cohabitation réduite aux acquêts… Il raconte la mort de son père et le  sentiment amer que celui-ci s’était jusqu’au bout menti à lui-même. Il parle de tout ce qui le bouscule et l’empêche de dormir…

L’autre, Jean, le silencieux, l’écoute gravement. Il n’est pas de ceux qui ne font qu’attendre une pause dans le discours des autres pour poser leurs propres réflexions, reprenant ainsi leur fil interrompu. Mais il sait que bientôt viendra dans le discours de Pierre l’inévitable bilan de comparaison entre la vie rêvée et la vie réelle, entre les espérances et les constats, le cours des jours tel qu’il est devenu après les grandes décisions. Il compare ce que lui dit Pierre avec ses propres désillusions. Il se coule dans le fleuve des soucis évoqués par son ami, non pas par compassion mais parce qu’il a traversé et traverse encore les mêmes écueils, les mêmes tempêtes. Tout à l’heure il lui racontera aussi ce qui est advenu du temps des espérances, comment il a reconstruit sa vie après l’échec, comment il a bien peur maintenant, avec le départ de son épouse, de retomber dans la solitude et le désespoir.

Jean est le compagnon de lutte des années militantes. Le seul qui reste après le tri impitoyable que la politique et les trahisons de la vie quotidienne a fait dans toutes ces amitiés qui paraissaient inébranlables. Il est l’ami, le seul, le dernier, celui qui sait écouter mais aussi parler sans se lasser. Ils se connaissent depuis longtemps, depuis l’adolescence. Ils ont pu se perdre de vue au gré des déménagements et des changements de cap, mais ils ne se sont jamais trahis, et n’ont jamais oublié les grandes discussions qui les avaient, il y a des années, fait grandir. Et ces grandes discussions, ils continuent tous les deux à les tenir, isolés du monde, pour quelques heures, dans cet habitacle, cette bulle, sous la pluie, en compagnie du jazz cool des années 50 qui en sourdine provient de l’auto-radio.

Cette amitié entre eux, on peut la retrouver un peu partout, entre 2 femmes écossant des haricots sous la treille au fond d’un jardin, entre des ouvriers à la sortie de l’usine sur le zinc d’un bistrot, entre des gamins préparant des bêtises, entre un homme et une femme dans une cuisine au milieu de la nuit, dans une salle où des gens inconnus lisent des textes à d’autres, autour d’une table dans un restaurant ou sur un établi, un banc de fac, dans un couloir de métro… Dans les lettres qu’on écrit encore et qui ne seront lues et comprises que par de vrais amis. L’important dans l’amitié, c’est d’y croire encore. Elle se nourrit, elle s’entretient, et elle permet, dès fois, de supporter le monde. Car, dehors… il pleut.

Caillou, 12 mars 2010

Un petit métier qui se meurt… Plus de 170 000 salarié(e)s

Elles sont à l’entrée du magasin, à l’affût des clients qui entrent, poussant devant eux leurs caddies vides. Petit gilet bleu ciel avec le slogan et le logo du magasin. L’une d’elle s’approche.

scanette

– Bonjour monsieur
– Bonjour
– Vous connaissez le principe du scan’lib ?
– Non
– C’est un système qui est offert aux gens qui ont la carte de fidélité ou la carte de crédit du magasin. Donc vous prenez la scanette avec votre carte, vous faites vos courses, vous bipez, et l’avantage c’est que vous pouvez passer à n’importe quelle caisse Carrefour, régler avec le mode de paiement de votre choix, et ne plus déballer le chariot. Vous réglez directement le montant de la scanette. Voilà, ça c’est le gros avantage. . .

Elle m’invite à m’approcher du stand:
– On vous active le système en trois secondes et deux minutes. . .

– Et que vont devenir les caissières ?
– Ce n’est pas une question à laquelle je vous réponds. De toute façon c’est un service où on a besoin des caissières, étant donné qu’on règle à la caissière, qu’on lui présente les articles avec les antivols, les tickets de caisse, les articles non lus, donc on a encore besoin d’elles avec la scanette.
– Je ne crois pas non !
– Voilà. Vous êtes libre de croire ce que vous voulez, monsieur.
– Bon, merci, au revoir.

Je fais mes achats puis je passe à la caisse. C’est une ancienne collègue. Tandis qu’elle passe mes articles et que je remplis mes sacs on discute:

– Comment vas-tu ?
– Oh ici, tu sais…
– Oh bientôt tu n’auras plus de travail
– Oui. Ce matin je suis passée par là mais il y avait la queue au scan’lib ! Et les filles à côté n’avaient personne. Tu hallucines ! Moi, ça me tue ! Et tu verrais ce qu’ils nous volent !
– Ah bien, ça ! Qu’ils y aillent ! (Rires) Mais, ça c’est génial ! Si tous les voleurs pouvaient s’y mettre…
– Et tout le monde est d’accord ! Aussi, quand ils passent à la caisse j’en ai rien à faire de ce qu’ils ont dans le caddy ! Il n’y a pas une catégorie de clients favorisée par rapport aux autres. Moi, tout le monde passe. Tu as bonne mine de demander à un client d’ouvrir son sac alors que celui d’avant est passé sans même déballer ses achats.
– Bientôt ceux qui passeront en caisse seront ceux en qui ils n’ont pas confiance ! Il ne restera plus que 2 caisses ! (Rires)

La caissière salue les clients âgés qui passent à la caisse suivante…

– Et puis même, la machine, en dehors de l’aspect destructeur d’emploi, mais les gens sont contents de parler avec une machine ? Au lieu d’avoir quelqu’un en face à qui sourire ? Cela devient dément !
– Il y a un client qui m’a dit que cela lui permettait de contrôler ses dépenses. Moi je lui ai répondu: comment vous faites pour le reste, quand vous allez ailleurs, quand il n’y a pas de machines, vous faites comment ? Vous avez besoin d’un garde-fou en permanence dans votre vie d’adulte ? Le mec il me regardait il se disait avec celle la j’aurais mieux fait de me taire.
– Parce que quand ils font leurs courses ils sont contents parce qu’ils voient le montant s’afficher sur la scanette au fur et à mesure. . .
– Exactement ! Il leur en faut peu ! Vous avez besoin d’une machine pour gérer votre budget? En plus il me dit que cela ne va pas toucher l’emploi ! Parce que vous croyez tout ce qu’on vous dit vous ? Déjà les 20 caisses qui ont disparu aux meubles ! Toutes les caisses qui ont été replacées par les îlots (de passage automatique) Là ils ont viré des caisses ! Les jeunes qui étaient à l’école interne (en contrat de qualification) ils n’en gardent pas un seul! Ils auraient pu les embaucher s’il y avait eu toujours ces caisses !

– Et puis c’est les mêmes clients qui vont ensuite regarder ce qui se passe à Dunkerque en gémissant sur les pauvres licenciés!
– Ce type il me dit: Mais vous êtes contre ! Je lui dis: vous êtes en train de scier la branche sur laquelle je suis assise !Vous n’y pensez pas à, ça ?
– Bon, allez, bon courage, pour le peu qui te reste à faire. . . (Rires)
– Allez tchao !

Caillou, 11 mars 2010

On peut lire sur ce sujet le texte de la CGT de Carrefour Meylan:
http://cgtcarrefourmeylan.over-blog.com/article-31466331.html