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Sosie de la reine d’Angleterre

 

En 1972 la reine Elisabeth d’Angleterre
visite la France.


Le journal « France Soir », à l’époque le plus grand quotidien national, organise à cette occasion un concours de sosie. Madeleine travaille, comme secrétaire, à la rubrique féminine du même journal. Elle écrit cette lettre qui, 39 ans plus tard, à l’occasion du mariage du petit fils de la reine d’Angleterre, a toujours le don de me faire rire et de m’émouvoir:

Le 18 mai 72.
Messieurs, a ce stade et bien avant, vous devez avoir reçu des montagnes de réponses, car les lecteurs de France Soir ont certainement reconnus depuis longtemps les deux personnages « en plein cœur de l’actualité» auquel ils croient ressembler…
Mais peu de lectrices doivent se sentir autant d’affinités secrètes avec ELLE et ressemblent autant que moi (hélas ! car elle est bien moche) à la pauvre Elisabeth. En 1947, voir photo jointe, je lui ressemblais déjà lorsqu’il lui arrivait – fraîche, sympathique et presque jolie – de sourire… car moi je riais tout le temps. A cette époque lointaine (car nous avons à peu près le même âge) je ressemblais même à sa sœur Margaret, c’est tout dire !
A présent que l’une et l’autre (petites et bouffies de partout, quoi qu’on en dise) sont aussi détériorées que moi, je me demande à laquelle des deux je ressemble davantage, et si le bon roi Georges VI, tellement « timide «, «effacé» (voir France Dimanche) n’aurait pas, dans mon pays, fait quelque sottise…. Il est vrai qu’Elisabeth et moi (vive « le nivellement par le bas» !) sommes nées le même jour (21 avril) ; avons reçu (toutes proportions gardées) la même éducation puritaine, et donc aussi mal adaptée que possible à notre époque ; avons eu en même temps un fils (du même âge) ; un mari (léger) ; des responsabilités trop lourdes, etc..… etc… Toujours est-il qu’à chaque illusion perdue (et nous en avions sûrement la même dose, pour ne pas dire la même « couche» ) le même trait, sur nos deux visages, a marqué la même place (voir les pattes d’oies, les cernes, les bajoues, et surtout l’affreux losange autour de la bouche). Bien qu’il nous reste peu d’illusions cela continue (hélas) et toujours dans le même sens.
Si bien qu’avec n’importe lequel de ses horribles « bibis» je pourrais faire un double parfait de la Reine. Nous avons pourtant gardé quelque charme : Elle a, sur moi, l’avantage de son fameux « teint de pêche», mais pour un Empire (fut-il britannique…) je ne voudrais pas, j’espère bien n’avoir jamais… sa démarche de canard. Quand au prince Philip, je pourrais bien être seule à me souvenir que « le grand charles» aurait, sans conteste possible, emporté le premier prix et empoché vos 1000 francs. Il est vrai qu’il s’en serait F… balancé. Pas moi, je vous jure ! surtout si près des vacances…
Madeleine S.
PS : Je ne suis pas assez riche pour vous prouver sur photos, la ressemblance mais l’original tout proche est à votre entière disposition.

les grands petits hommes.

Au centre de Toulouse, en plein cœur de la ville, la statue de Jaurès, (en fait juste sa tête qui trône sur un monument hideux) regarde vers la mairie, tandis qu’un peu plus loin, le monument à Charles de Gaulle regarde vers la rue. L’un veut prendre le pouvoir, l’autre, le libérateur, se rappelle au souvenir des passants distraits. C’est là, un square ouvert, toujours plein de monde. Gens de passage, gens du quartier, personnes âgées, jeunes glandeurs, un lieu que l’on traverse aussi rapidement entre la station de métro de la rue Alsace Lorraine et la grande place du Capitole, en passant sous le porche de la mairie. Dans mon souvenir, il y fait toujours beau et vert. Mais les souvenirs sont trompeurs !

Pendant plusieurs années, un petit bonhomme espagnol, moustachu et sarcastique, venait s’y asseoir les jours de grandes manifestations syndicales. Trop fatigué pour marcher, il venait en métro depuis son quartier populaire du Mirail, « quartier en difficulté » selon l’euphémisme moderne, sortait de la station par l’escalier mécanique et, faisant quelques pas, finissait par trouver une place libre sur un des bancs du square. Il avait donc sa canne et son chapeau, et sur sa veste marron le badge de la CGT des retraités.

Ramon 2
Pendant la même période, à Lyon, un autre petit bonhomme, breton, plus rond, plus grave, mais tout aussi résolu, avait une autre technique pour participer à des manifestations que son âge et son artérite ne lui permettaient plus de suivre. Il allait, lui aussi en métro, jusqu’au lieu de rassemblement, souvent sur la place Bellecour, rencontrait ses copains, les regardait partir, puis il allait toujours, en métro ou en taxi, les attendre à la place où devait se dissoudre le cortège. Au revers du veston le petit triangle rouge marqué d’un F indiquait l’ancien déporté politique. Quant aux manifestations auxquelles il participait de cette étrange façon elles étaient toujours dirigées contre le racisme, l’antisémitisme et bien sûr contre le Front National.  On se souviendra en particulier de cette période sinistre où un certain Millon, homme de droite, se maintenait élu à la place de président du conseil régional grâce aux voix des fascistes.

Georges 2
Le premier, un jour de 2003, au moment des mouvements sociaux contre la réforme des retraites, a fini par renoncer à cette participation symbolique et silencieuse. Je me proposais de passer le chercher et de lui trouver une place assise sur le bord de la manifestation, au square Jean Jaurès, ou ailleurs,  mais il refusa doucement, arguant qu’il se trouvait maintenant inutile. J’ai réalisé surtout que s’il ne pouvait plus faire le trajet lui-même il ne voyait pas l’intérêt qu’un autre se dérange. Dans mon souvenir, il était encore plus petit, mais les souvenirs sont trompeurs.

Le second, un jour, dans un bus, fut remercié par deux adolescents timides. Il leur demanda pourquoi ils le remerciaient et l’un d’entre eux lui dit qu’il le reconnaissait, toujours en tête des manifestations contre l’extrême droite lyonnaise et que sa présence, en tant qu’ancien déporté, leur donnait, à eux, très jeunes gens, une raison historique de se battre contre la bête immonde. Le petit homme en fut très fier.

Ces deux-là se sont bien engueulés, et moi de même. Et avec l’un et avec l’autre. Entre le premier, communiste, le second socialiste, et le libertaire que je pense être toujours, les fins de repas ressemblaient parfois à des champs de bataille. Chacun reprochant aux deux autres les erreurs commises par leurs gouvernements respectifs ou par le refus de participer à quelque gouvernement que ce soit. Mitterrand contre Marchais, Rainbows Warriors contre Charles Hernu, l’effondrement du « socialisme réel », Jospin contre les licenciements chez Michelin, les stocks-options à la française de DSK… Mais  restait chevillé au corps cette certitude que malgré toutes nos divergences, nous étions bien du même camp !

Et maintenant qu’ils sont partis, et l’un et l’autre, tous deux aussi petits, cette conviction est devenue évidente.

Lecteurs, quand vous passerez, à Toulouse, vers la statue de Jaurès, ou, sur la place Bellecourt, à Lyon, vers la statue du Veilleur de Pierre, ayez une pensée pour ces deux grands petits hommes, le syndicaliste cégétiste et le résistant/déporté, qui ne pouvant plus aller marcher avec les autres ont tenté jusqu’au bout de les accompagner puis, y renonçant, soutenaient encore, de loin, la rébellion contre l’injustice des possédants et la bêtise raciste. Eux n’auront pas de statues, mais qu’importe.

Caillou, le 18 avril 2011

Vers l’infini, personne ne répond.

Pas à l’infini, car là je ne sais pas, peut être des voix se croisent et répondent aux questions, non pas à l’infini, ces territoires dont personne ne peut dire quoi que ce soit puisque personne n’en revient.
Non, je parle de ces chemins qui mènent vers les confins immenses, ces purgatoires, ces no man’s land que l’on traverse tous, et là, j’en suis certain, on est totalement seul. Si l’on aime, on se demande si l’autre vous aime autant que vous l’aimez vous-même, si vous aimez l’amour ou l’autre qui vous aime, si vous vous aimez aimant… Si l’on se déteste et que l’on s’apitoie, les questions tournent en boucle et personne n’y répond. Pas de mots pour consoler sur les regrets, les pertes, les occasions perdues, les rêves évanouis.

Sur les bords du canal, sur cette voie rapide où filent les voitures, lorsque la nuit tombe et que les bleus deviennent violets, cette heure entre chien et loup, une baraque à pizzas s’ouvre et, par contraste, s’illumine. Elle donne une lumière vive, chaude, accueillante. Un rectangle doré qui se détache sur le froid, et la solitude environnante. Dans ce quartier à putes, un peu avant la gare, quartier de passage, quartier sans âme, elle attire les passants qui viennent s’y réchauffer quelques instants, en attendant leur part de pizzas. Ils sont debout, ombres noires, en contrebas car le rectangle lumineux les domine, l’étal étant situé à plus d’un mètre cinquante. Un homme, en blouse  de coton blanc officie près du four, enfournant avec sa longue spatule de bois les différentes margheritas, napolitaines ou quatre-saisons … préparées sur le comptoir à l’arrière.

Et puis, devant, face au client, la mort est là qui les toise. Elle aussi est habillée de blanc avec, sur son chignon, une toque ridicule en papier. Elle est d’une propreté éblouissante, pas une tache de sauce pas un soupçon de farine sur le plastron immaculé. La mort a soixante ans, dont dix dans ce camion immobile . Elle n’a pas un sourire, pas un mot commerçant, elle officie, renseigne, conseille, encaisse et tend les cartons mous, huileux et chauds qu’ils prennent à deux mains.

La mort ne dit rien d’autre que ce qui est utile. Combien ? En combien de temps ? Avec ou sans anchois ? La grande ou la moyenne ? Dans ses yeux, le passant lit très vite qu’il ne doit pas essayer, ne serait-ce qu’un instant, d’entamer une conversation sur le froid, sur la pluie, sur le printemps qui n’arrive pas. Elle ne répondrait pas.
Bien sûr, des avinés, des clochards attitrés, des types ayant perdu de vue le poids des autres et qui soliloquent seuls à force d’être à la rue, lui tiennent des discours mais elle n’entend rien. Ils parlent, seuls à moitié dans l’ombre, seuls, leurs faces éclairées tournées vers la mort qui les voit sans les voir et ne concède parfois que des hochements de tête, des mouvements d’épaules, voir même des yeux au ciel, mais qui ne leur dit rien.

La mort a été jeune et belle, il y a longtemps. Elle a donné et pris et rendu au centuple à des hommes qui ont pris, sont partis sans payer. Elle a ce beau regard sévère et triste de ceux qui ont tout vu et ne croit plus à rien. Son histoire est commune, celle d’une vie enfuie à force de courir après des papillons, sans vouloir se construire, sans poser de questions, juste prendre tout, perdre tout, saisir du sable et être, au bout du compte perdue, sans illusions.

Elle pourrait bien partir, quitter son étalage, poser cette blouse blanche enfiler son manteau en disant « je m’en vais » et traversant la rue, aller vers le halage, regarder l’eau qui coule si noire, si froide, un peu huileuse et d’un seul coup, d’un seul s’y jeter brusquement.

Mais elle ne le fait pas. Elle reste sur le chemin. Elle va de jour en nuit vers le néant qui dort et se pose des questions auxquelles personne, jamais ne peut répondre, car vers l’infini du monde plus personne ne répond.

 

Caillou, le 15 avril 2011

La conférence de Compiègne.

Compiègne. 9 février 2011.

Le ballet des grandes voitures noires a commencé vers 18 heures.

À l’entrée du parc, les journalistes, les photographes, les caméramans des grandes chaînes de télévision mondiales, essayent de deviner, derrière les vitres teintées, les visages des officiels. Certains fanions le permettent, mais la plupart des voitures blindées sont discrètes. On murmure « Là c’est le président des Etats-Unis qui vient de passer». « Obama est déjà arrivé ? ». Une autre voix demande : «  Vous avez vu Medvedev ? »

De ce côté de l’avenue, la foule est compacte, silencieuse, recueillie, maintenue par une rangée noire de gardes mobiles. Il fait très froid. Sous la lumière dure d’un projecteur, tenu à bout de bras par un assistant, l’envoyé de CBS annonce, d’une voix dramatique, l’ouverture de la première conférence mondiale MetInvPol. Le message, transmis par satellite, est destiné au journal permanent de la grande chaîne américaine. Un enfant, au premier rang, demande à son père : C’est quoi metzinvpaul ? Le jeune chômeur qui le tient par la main lui répond « c’est un truc sur la météo, je crois… ».

À l’entrée du château, le petit président reçoit les différentes délégations. Débarrassés de leurs manteaux par les préposés des vestiaires, les invités sont ensuite dirigés par des laquais en costumes, vers la grande salle de réception, immense galerie qui occupe toute l’aile droite du château. Les rideaux de velours en cachent la double rangée de fenêtres. Les conférenciers sont placés à chaque table, les micros et les casques distribués, les boissons chaudes et froides servies et, petit à petit le silence se fait. Les huissiers passent de table en table, pour faire éteindre les téléphones portables et ils referment les lourdes portes. Les lumières baissent. Tout au bout de la salle le petit président, juché sur une estrade, tapote sur le micro. Tout fonctionne bien. Il salue tous les conférenciers, les remercie de leur présence, puis, très rapidement, d’une seule tirade, annonce le début de la conférence. «  Chers amis, comme vous le savez l’heure elle est grave, très très grave » (Le petit président ne parle pas très bien le français…) « Notre temps est compté ! Je passe donc immédiatement la parole au professeur Takaferduski qui va introduire le débat »

Une demi-heure plus tard, le spécialiste de la météorologie, repose la dernière feuille de son allocution. Le silence est total. Il vient d’annoncer au monde que le réchauffement climatique mondial, entamé depuis plusieurs années, constaté, étudié par tous les spécialistes, a entraîné l’arrêt rapide, évident, du Gulf Stream, ce courant marin irriguant tout l’Atlantique nord. Ces mouvements marins sont influencés par une force due à la rotation de la Terre, la force de Coriolis. Et il se trouve que de nombreux relevés et des calculs, vérifiés scientifiquement par des équipes pluridisciplinaires de plusieurs grandes nations ont détecté que le Pôle nord magnétique se déplace de plus en plus rapidement vers la Sibérie. « Messieurs, nous sommes devant l’évidence d’une inversion des pôles terrestres dans les mois à venir ».

Réfléchissant que, si cette inversion pouvait permettre à des pays de l’hémisphère sud, dont certains désertiques comme le sien, de reprendre un peu de vie, d’eau et d’espoir, le délégué du Botswana se lève et demande timidement au grand scientifique : « Une inversion des pôles ? Et alors ? Quelles conséquences ? »

« La probable disparition d’un grand nombre d’espèces, dont la nôtre ! » lui répond le professeur Takaferduski. « La terre évitera, lors de l’inversion du champ magnétique, une absence totale de champ. Ceci est impossible en vertu du premier principe de la thermodynamique. En effet, dans un tel cas, la quantité d’énergie jusqu’alors évacuée par le champ magnétique produirait une chaleur telle à la surface de la Terre que la majorité des espèces vivantes ne survivrait pas. Mais une modélisation de la NASA montre que pendant cette période, l’axe du champ magnétique tourne rapidement jusqu’à l’inversion totale. Et quand le pôle magnétique se situera au niveau de l’équateur, il ne permettra plus la protection des particules solaires à haute énergie, destructrices pour la vie. Ce bombardement créera inévitablement des mutations et destructions génétiques d’ampleurs variables ».

Au journal télévisé de 20 heures, cette nouvelle est abondamment commentée. Un journaliste, en pardessus, très bien coiffé, fait l’ouverture depuis la conférence de Compiègne, « Météo et Inversion des Pôles ».
Dans la petite pièce au canapé défoncé qui leur sert de salon, le jeune chômeur prend son enfant sur ses genoux et le serre contre lui. « Je crois que c’est bientôt la fin du monde ».
La télévision montre les nuées jaunes et grises des cheminées d’usines chinoises. Le brouillard sur Pékin empêche de voir la roue avant d’une bicyclette. Le gamin voit que son père est malheureux et, pour le consoler, il lui dit, tout doucement : «Heureusement qu’on va vers l’été».

Caillou, 9 février 2011.
(Avec les 6 mots de Francine, merci pour elle!)

Attention, ce texte n’est qu’un jeu littéraire.
Il ne faut pas lui accorder d’intérêt scientifique. En effet, depuis 2005,
nombre de sites web brodent sur ce phénomène. Mais beaucoup avancent des
hypothèses propres à un esprit sectaire, mystique, ou de l’ordre de la conspiration. On peut lire :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Courant_marin
http://fr.wikipedia.org/wiki/Inversion_du_champ_magnétique_terrestre

La multinationale.

Un pastiche de l’Internationale…
chant révolutionnaire d’Eugène Pottier et de Pierre Degeyter

La multinationale

Debout, nous sommes les actionnaires
Debout, c’est nous qui engraissons
La bourse qui tonne en sa soupière
Sainte église ! Notre religion
Du travail faisons table rase
Seul l’argent est signe du bonheur
Maintenir le sud en esclavage
Tenir le nord en consommateurs.

  • Refrain :
    C’est un monde idéal
    Sans frontières et sans loi
    La multinationale
    A remplacé les rois
    C’est un monde idéal
    Sans frontières et sans loi
    La multinationale
    A remplacé les rois

Nous pillons toutes les richesses
Nos brevets volent le vivant
Sous l’soleil la terre devient détresse
Mais nous aurons nos taux de rendement
Peu importe si les gens veulent croire
Qu’ils sont en démocratie
Quand nos banquiers ont le pouvoir
L’état leur sert d’alibi

  • Refrain

Et quand un pays a la rage
Nos agences de notation
Le ruinent, l’enferment dans une cage
Et cela fait peur aux couillons
Tant que nous grossirons encore
L’empire sera notre futur
Après nous ce sera la mort
De cette planète sépulture

Caillou, 5 février 2011
(Avec les 6 mots de Gaby, merci pour elle!)

Etre et avoir été

La maison de mes grands parents se voit déjà au loin sur la colline.
Mon père, dans son costume noir, est au volant de son automobile.
Arrêté, au feu rouge, au coin de la rue de la Martinière, il la désigne du menton  et me demande :
– Depuis combien de temps n’es-tu pas venu jusqu’ici ?
Je réfléchis. Nous sommes partis en Australie où mon père avait été nommé, lorsque j’avais 12 ans et depuis notre retour, il y a 4 ans, je ne suis pas retourné voir le Papy, donc cela doit faire 8 ans.
– Un bon bout de temps, quand j’étais gosse et que je venais passer les vacances.
Georges hausse les épaules et s’adressant à ma mère, il lance, d’un air désolé :
– Heureusement que mon père venait souvent nous voir. Dire, que nous revenons à Palaiseau, avec le gosse, juste pour son enterrement, t’avoueras que c’est triste.
Et maman, elle, ne dit rien.
Papy venait souvent chez nous, surtout ces derniers temps. Après la mort de ma grand-mère, deux ans auparavant, il venait passer quelques jours à notre appartement, souvent le samedi et le dimanche, ou pour des fêtes, anniversaire ou fin d’année. Il apparaissait, avec sa petite valise en cuir et sa canne, sortant tranquillement du RER. Soucieux de son indépendance, il repartait discrètement, laissant souvent un petit mot sur la table de la cuisine. Dans la chambre du fond du couloir, moitié chambre d’amis et moitié débarras, son lit était toujours disponible. Il se posait dans un fauteuil et regardait tranquillement la télévision tandis que toute notre famille s’agitait autour de lui. Enfin, famille, c’est vite dit puisque nous ne sommes que trois. Papy aimait le bon vin et mon père lui débouchait souvent une bonne bouteille de St. Joseph. Il souriait en tirant le bouchon et nous nous asseyions autour de la table. Maman plaçait la cocotte fumante sur le dessous-de-plat. Mon père était content d’avoir le Papy avec lui.
Et puis voilà qu’en quelques jours, mon grand père, entre la visite du médecin, l’ambulance, l’hospitalisation à Orsay, le temps de le revoir une dernière fois, tout gris, dans ce grand lit tout blanc, avait tout aussi discrètement, sans une plainte, pas un mot plus haut que l’autre, tiré sa révérence. Le papy était mort et ce matin, à l’arrière de la voiture familiale, avec mes parents devant, je regrettais tellement de ne pas avoir plus parlé avec lui, de ne pas avoir pu mieux le comprendre. Une occasion ratée qui ne reviendrait plus !
– Tu viens ?
Ah oui, nous sommes arrivés. Papa a ouvert le portail et nous sortons de l’automobile, maman et moi. Déjà quelques voisins se sont réunis à l’entrée du chemin. Il fait froid et le silence général est pesant juste entrecoupé par les murmures des condoléances que les femmes en noir viennent chuchoter à l’oreille de mes parents.
Le fourgon des pompes funèbres va arriver d’un moment à l’autre.
Je rentre dans la maison de mes grands parents. Que va t-elle devenir ? Avec son travail, mon père ne peut envisager de venir nous y installer ! Il ne se l’avoue pas, mais devra certainement la vendre. D’autant que le prix des terrains attire ici les promoteurs. L’époque n’est plus à ces petites bicoques vieillottes avec des grands jardins. D’autant que je vais bientôt quitter le domicile familial. À la rentrée universitaire, je vais déménager à Toulouse pour entrer à l’ENAC, l’école des ingénieurs de l’aviation avec le concours d’entrée en poche. La maison est déserte et glacée. Je rentre dans la cuisine et en regardant tout autour de moi je me rends compte que rien n’a changé ici depuis mon enfance. Ah, si, la cage posée sur le rebord intérieur de la fenêtre est vide et ouverte. J’y ai, dans mon souvenir, passé des heures à contempler le couple d’oiseaux, des becs de corail, qui y voletaient à mon approche, affolés puis qui se posaient sur la petite balançoire en me guettant de l’œil. J’étais ici, chaque été, pour les grandes vacances et je courais les bois avec les autres gamins du quartier, hurlant des cris d’indiens pourchassés par les cavaliers bleus et c’est au retour de ces grands aventures que ce couple d’oiseaux fascinait l’enfant que j’étais et que je ne suis plus. Ma grand’mère, revenant du jardin, le panier sous le bras, éclatait de rire lorsque elle me retrouvait silencieux et suant à genoux sur cette chaise paillée, devant la cage, et cet éclat de rire affolait les oiseaux qui battaient frénétiquement des ailes, perdant même quelques petites plumes.
Mamie faisaient des confitures de mures, parfois d’oranges amères. Papy me montrait les coins de pêche sur les bords de l’Yvette, c’était il y 8 ans et cela me semble loin.
Dehors le fourgon arrivé de l’hôpital s’est garé sur le chemin et j’entends les claquements de portes et le brouhaha de la foule qui s’approche. Il me faut revenir près de mon père et reprendre ma place dans le monde réel. Je fais un petit tour dans le salon du rez-de-chaussée puis je reprends le couloir de l’entrée, et là, je me retourne et me regarde, surpris dans le miroir toujours fixé à droite de la porte d’entrée.
Je ne suis plus ce que j’étais, la porte s’est refermée, cette gueule de jeune homme sérieux prêt à affronter la vie n’a plus rien à voir à l’enfant qui courait dans cette maison, qui bientôt va, elle aussi, disparaître.
J’étais et suis maintenant autre chose, et cette épreuve brutale est comme une chrysalide.

Caillou, 30 janvier 2010.
(Avec les mots de Christiane: cage / chrysalide / éclat / chemin / enfant /miroir
.
Merci pour elle !).

Juste un instant entre l’café et l’addition

Chartier 3

C’est juste le moment de la fin du repas
quand il fait froid dehors
que je ne connais pas le reste du programme.
Qu’allons nous faire après ?

Chartier1

Un moment de répit dans une course folle.
Qu’on savoure en silence
début de somnolence
avant de se lever.

Chartier 2

Autour de nous les gens vont partir au travail
ne parlent que de ça, ne goûtent pas les plats
Ils ont mangé très vite, attendent l’addition
nous irons rêvasser dans les expositions.

Chartier 5

C’est un instant si beau
un peu court mais très fort, où je me perds un peu
puis je me me ressaisis
avant de repartir.

Chartier 4

Il n’est pas de sauveur suprême
même si, des fois, je voudrais bien!
Mais il ne reste que la haine
pour tous ces chiens qui nous gouvernent…

Caillou, 1er décembre 2010

Bouillon ChartierCe restaurant, le Bouillon Chartier, au début de la rue du Faubourg Monmartre, à Paris, est incontournable. Par son menu, peut-être, mais surtout par son cadre.
C’est une plongée dans l’Histoire.
À midi il faut y être de bonne heure et avoir de la patience…

la passerelle… suite.

Vient de sortir un livre. De Robert Bober: On ne peut plus dormir tranquille quand on a une fois ouvert les yeux. Un article (élogieux) dans le Monde du 2 septembre. Et une photo qui me saute aux yeux:

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Je cours acheter ce bouquin…

J’y trouve des lieux. Des lieux de tournage du film de Truffaut, Jules et Jim. Un texte magnifique pour ceux qui connaissent un peu le Paris des années 60 et qui en ont de la nostalgie… Mais toujours pas d’indication sur cette passerelle qui me hante…

J’ai écrit une nouvelle (https://www.cailloutendre.fr/2008/01/la-passerelle/) sur ce lieu. J’ai cherché depuis trois ans cette passerelle dans tous les livres que j’ai pu lire sur Jules et Jim ou sur François Truffaut. J’y ai trouvé le moulin, la maison, le quai, le chalet en Alsace, bref tous les lieux de ce film mythique… Mais pas la passerelle où Jeanne Moreau, déguisée en garçon, court devant les garçons et éclate de rire.julesetjim

Et pourtant je suis sûr que je la connais cette passerelle ! Cela remonte au temps où j’habitais Vitry avec Maria, Claudie et Jean-Mi. En 1973. Je travaillais alors rue de Toul, dans le douzième et je passais par cet endroit, en vélo, pour traverser les voies de la gare de Lyon.

charenton-1

J’étais tellement certain que c’était sur ce chemin que j’y suis retourné, en janvier 2008. J’ai cherché, du côté de Charenton. La passerelle de Valmy. Toujours aussi longue, mais rénovée à un tel point que je ne la reconnaissais pas. Les passants rencontrés, à qui je demandais s’ils se souvenaient d’une ancienne passerelle, fermée, avec des grilles plus hautes, m’avouaient ne pas avoir connu d’autre passerelle que celle-ci mais depuis combien de temps habitaient-ils ce quartier ?

Alors je suis reparti en chasse et j’ai fini par trouver! Une vieille photo… Sur internet…

la passerelle de Valmy

… tout en haut d’une page d’un bulletin de la ville de Charenton-le-Pont.

bulletin-charenton

Quelques coups de téléphone plus tard et je suis renseigné par une dame charmante qui s’occupe du Service des Archives de la ville. Elle me confirme que c’est bien la passerelle de Jules et Jim. Elle me raconte d’ailleurs que c’est aussi à cet endroit que Melville a tourné une scène du Samouraï avec Alain Delon.

Voilà, pendant qu’une grande partie de la France est dans la rue pour réclamer l’abandon de ce projet inique sur les retraites, pendant que le comité de quartier de St.Michel, à Toulouse, continue à réclamer le classement de sa prison en « Monument Historique », moi je trouve enfin la solution d’une quête un peu absurde…

J’ai renoué les liens entre Vitry, Jules et Jim, mon parcours en bicyclette, Catherine, (cette femme libre qui ne choisit pas entre ces deux hommes) et mes trous de mémoire: « j’ai la mémoire qui flanche, j’me souviens plus très bien ».

D’ailleurs, par dessus les voies ferrées, le soleil perçait les nuages. Il me faisait signe. M’indiquant que c’était bien là et moi, comme un imbécile, je ne le voyais pas!

charenton3

Caillou, 24 septembre 2010

Il faut raser la prison St.Michel à Toulouse !

Je ne signerai pas cette pétition.

Ce monument est hideux. Le castellet, faux château médiéval en briques, fait penser à du Disneyland de carton-pâte, au rocher du zoo de Vincennes, au Sacré-Cœur parisien, l’immense étron qui domine Montmartre… Quant à l’intérieur, la rotonde et les 5 branches à quoi cela pourra-il servir ? Pour tourner des films ? Pour ouvrir un musée ? Mais alors très sombre…
Toute cette architecture de la terreur ne mérite que la poubelle et certainement pas un classement « Monuments Historiques ».
Reste alors « le lieu de mémoire ». Mais pour tous ceux qui ont souffert dans cette prison, pour les résistants, pour Marcel Langer et ses camarades, il vaudrait mieux une jolie plaque sous un grand arbre que cette énorme chose sinistre et hideuse. Non, décidément non, ll faut raser la prison St. Michel et construire à la place des locaux collectifs aérés et lumineux donnant sur des parcs pour y voir s’ébattre des enfants. Ne pas céder le terrain aux promoteurs immobiliers mais ne pas obliger les habitants du quartier à vivre auprès de cette horreur.

Ceci-dit, je transfère quand même votre pétition.
Caillou le 16 septembre 2010

A renvoyer au : Comité de quartier Saint-Michel – 95 Grande rue Saint-Michel – 31400 Toulouse (cqsm@hotmail.fr)