Toulouse – Université d’été d’ATTAC. 26 Août 2012 – Atelier Prostitution et Mondialisation.
Présenté par Sandra et Huayra pour la Commission genre d’Attac et Judith Trinquart, médecin.
Le vocabulaire porteur d’une idéologie
Au delà de la traite, je vais parler de l’acte prostitutionnel lui même, en tant que tel.
Je vais décrypter les discours et les idéologies qui sont derrière et qui se développent et qui masquent bien souvent les réalités du vécu des personnes prostituées. Continuer la lecture de Prostitution, encore…→
Université d’été d’ATTAC.
Toulouse le 26 Août 2012
Atelier Prostitution et Mondialisation
Présenté par Sandra et Huayra pour la Commission genre d’Attac et Judith Trinquart, médecin La violence de la prostitution, impact sur le corps des femmes
La prostitution ce n’est certes pas de la sexualité. Cest de la marchandisation des corps et c’est de la violence sexuelle. La violence initiale fondamentale de la prostitution c’est l’acte sexuel non désiré, à répétition, subi par la personne prostituée, quelque soit le type de prostitution, que ce soit de rue, de l’escorting, dit « prostitution glamour », du salon de massage. Et pour se protéger de ces actes sexuels qu’elles ne désirent pas, les personnes prostituées vont développer une forme de défense qui est au départ une défense physique et psychique involontaire que j’ai appelée la décorporalisation.
Le monument aux morts de Langogne, en Lozère, est franchement bizarre.
Il date de 1921. (La loi sur la laïcité date de 1905!)
Le héros principal n’en est pas ce pauvre soldat qui meurt, mains jointes, mais surtout l’ange casqué à l’auréole christique qui lui indique la voie du paradis auquel le destine son sacrifice. Jamais on a indiqué aussi nettement que ceux qui sont morts pour la patrie, pendant la Grande Guerre, l’ont été aussi pour l’Église, et tant pis si, parmi eux, il y avait des arabes, des juifs, des boudhistes, des agnostiques ou des athées. Et tant pis pour les enfants du mort, pour son épouse, pour sa famille. Le chemin du paradis ne leur est pas acquis.
Ce monument est l’œuvre d’un sculpteur surtout connu pour ses idées d’extrême-droite antidreyfusard (donc antisémite), monarchiste, pétainiste et ultra catholique: Maxime Réal del Sarte.
Ailleurs, dans d’autres communes, ici à Aubrac, on peut voir des monuments aux morts plus sobres et plus sympathiques.
Pour tout ce qu’il signifie, il faut détruire le monument aux morts de Langogne. Mais ne nous leurrons pas, la laïcité est un combat permanent.
Et elle n’est pas seulement faite pour désigner les musulmans à la vindicte populaire.
Fin avril 2012. Marseille. Notre Dame de la Garde. La basilique domine toute la ville.
Après la longue montée des marches on trouve un belvédère, juste devant l’édifice. Il y a ce jour là beaucoup de monde, des touristes mais aussi de nombreux Marseillais, venus en famille. Il fait très beau et, vue d’ici, la ville est absolument magnifique.
Sur un pilier, dans l’entrée à droite, cette plaque commémorative:
Le 25 août 1944, fête de Saint Louis, roi de France, et les jours suivants, Notre Dame de la Garde a manifestement préservé de la destruction sa basilique et délivré la ville et tout le territoire. C’est elle qui a tout fait, a déclaré le général de Montsabert, qui commandait la vaillante armée de la 3ème DIA. Souvenir reconnaissant de Marseille et de la Provence
Ainsi donc les 1500 tués de la 3ème DIA, pour beaucoup des tirailleurs algériens ou des tabors marocains, dont beaucoup étaient vraisemblablement musulmans, ne sont pour rien dans la libération de Marseille. Ce ne sont pas non plus les 120 morts F.F.I, des résistants, dont certains étaient vraisemblablement communistes ou athées! Ni non plus les résistants exécutés sommairement. Pas plus que toutes les pertes civiles. … Ce n’est pas l’armée d’Afrique, ses « indigènes », ses pieds-noirs, ses « Français libres » de de Gaulle (et ses Merlinettes), ni les Américains, ni les Anglais qui ont permis la libération de la ville…
C’est « la bonne mère » qui a tout fait!
J’espère vraiment que la pluie et le vent finiront par rendre cette plaque illisible. Elle fait honte à l’Histoire. Mais c’est souvent le cas avec les religions (toutes les religions) qui abrutissent les croyants… et désespèrent les autres.
Comment ne pas être sensible à ce choc de l’histoire, Marseille la porte de l’Orient ! défendue et reprise aux nazis par des Arabes, Algériens et Marocains ? Si votre voisin trouve qu’à Marseille « il y a trop d’Arabes », rappelez-lui simplement qu’en cette fin d’été 1944, ce sont eux qui étaient à l’œuvre, qu’on ne pensait pas alors qu’ils fussent trop nombreux dans la bataille pour libérer la ville, et que leurs descendants peuvent à bon droit s’y sentir chez eux.
J’ai aimé sincèrement l’Algérie et surtout les Algériens, hommes et femmes, que j’y ai rencontrés. La gentillesse immédiate, la curiosité, l’absence de ressentiment contre l’ancien colonisateur français, et au contraire le sentiment d’être avec des cousins, éloignés dans l’espace, mais qui partagent encore beaucoup de références communes, tout cela m’a profondément marqué. Je retournerai dans ce pays, dans le pays de ma mère.
Rapidement.
Mais je me pose des questions… Continuer la lecture de Alger, le retour, un bilan subjectif.→
Et il nous reste plein de choses à voir, de gens à rencontrer, d’achats à faire… Nous repartons d’Hussein Dey pour Alger par le métro et allons dans un premier temps au Centre Culturel français où Aquilina aimerait voir le responsable du festival de la bande dessinée d’Alger. Pendant qu’elle essaie de le rencontrer je m’en vais visiter la bibliothèque où je trouve beaucoup de livres sur la période coloniale, dont certains difficilement trouvables en France. Les espagnols dans l’Algérois, 1830-1914, de Crespo et Jordi ou Alger 1951, un pays dans l’attente, d’Étienne Sved. Beaucoup d’étudiants studieux y travaillent. Dehors, après l’orage de grêle de ce matin, le ciel est lavé, d’un bleu profond. Continuer la lecture de Alger. 15 avril 2012.→
Brice nous retrouve devant la mosquée de Birmandreis (Bir Mourad Reïs) et nous allons chez lui.
Brice, c’est un ami qui vit en France, en Ariège, mais travaille ici depuis des années. Il adore l’Algérie et les Algériens, s’est pris de passion pour la culture berbère et ses poteries, a pris des milliers de photographies dans les déserts, où l’amène son travail, ou dans les ports, où il va très souvent se promener. Brice a une grande et belle maison qu’il loue dans ce quartier, plutôt résidentiel, des hauteurs d’Alger. Ce soir il y a sa fille, Lucie, de passage à Alger pour un stage de quelques mois, et une femme, souriante et silencieuse, appelons-la Antigone, qui lui tient la maison. Elle a préparé un très bon repas, et, pour une fois, nous buvons du vin. Nous mangeons donc tous ensemble puis ils nous emmènent en voiture dans un autre quartier pour dormir dans l’appartement d’Antigone qu’elle nous prête pour quelques jours.
Le vendredi 13 avril, je me réveille dans cet appartement inconnu. Il a plu toute la nuit. Je ne sais pas où nous sommes, dans quelle rue, dans quel quartier de la banlieue d’Alger. Aquilina, qui ne veut pas manger les petits gâteaux de la réserve d’Antigone, part chercher du pain dans le quartier. À son retour, devant nos bols de café noir, nous discutons de la condition des femmes algériennes. Cet appartement, occupé, apparemment, par une femme seule, est une rareté dans ce pays, où les femmes ne peuvent normalement pas vivre seules mais doivent habiter chez un père, un frère ou un mari. Aquilina me raconte l’histoire de sa cousine, brillante élève, habitant dans une chambre de cité universitaire, mais qui, à la fin de ses études, se retrouve à la rue, ne pouvant plus rentrer dans sa famille, à la suite du divorce de ses parents. Cette cousine a dû se résoudre à épouser un Algérien vivant en Allemagne, donc à quitter le pays…
Aujourd’hui c’est le jour de la prière, tout s’arrête dans le pays. Surtout entre midi et deux heures. Aquilina va passer la journée avec son tonton. Donc quand Brice passe nous récupérer à l’appartement nous allons retrouver cet homme dans une gare routière voisine. C’est un petit monsieur charmant, à l’accent parisien, aux yeux vifs, toujours en train de plaisanter. Aquilina part avec lui et Brice, après avoir apporté de la graine de couscous à sa maison pour le repas, m’embarque alors dans une longue promenade en voiture dans Alger.
Nous allons tout d’abord, profitant d’une accalmie de la météo, jusqu’au monument des martyrs qui domine le sud de la ville.
En-dessous de nous, tout le port et la côte jusqu’au Cap Matifou. Beaucoup de visiteurs, des jeunes surtout, qui se photographient en riant. Ce pays est jeune. J’ai été très surpris d’apprendre, par Omphale, que le taux de fécondité des femmes algériennes s’était, ces dernières années, effondré, car l’Algérie me semble, dans ses rues tout au moins, un pays fondamentalement jeune. Le monument me paraît, en lui-même, plutôt laid. Il est très haut, et à chaque pied, une statue symbolise le peuple algérien, dans une posture héroïque. Bref, nous avons la même chose à la maison !
En contrebas nous allons voir un très grand centre commercial bâti en souterrain. Celui-ci est désert, prière oblige. De grands téléviseurs, accrochés aux piliers, montrent la cérémonie d’enterrement de l’ancien dirigeant Ben Bella à El Aliah, le cimetière d’Alger. Tous les chefs d’États du Maghreb sont réunis autour de l’actuel président algérien. C’est en direct et le commentaire, en français, est murmuré d’une voix compassée, pour témoigner du recueillement de la nation toute entière.
En fait Brice voulait surtout me montrer des tableaux de Baya, une artiste algérienne contemporaine et amie de Picasso, dans une galerie d’Art. Mais celle-ci est fermée. Son peintre préféré c’est Stambouli. C’est très coloré, naïf et gai… Mais je n’y connais rien.
En ressortant je m’approche des immeubles construits par Pouillon juste après l’indépendance. C’est le quartier de Diar El Mahçoul (cité de la promesse tenue). Ils sont déjà bien abîmés et sales mais surtout ce qui m’intrigue c’est la foule des paraboles qui en envahit les terrasses. Et au milieu de toutes ces antennes une cabane habitée par une famille. Le bidonville s’installe sur les toits…
Puis, en voiture, nous nous promenons dans Alger en longeant le bord de mer et en remontant par Bab El Oued. Il pleut maintenant à torrent. Brice a peur que l’eau ne soulève les plaques d’égout et que nous tombions dans un de ces trous invisibles sous le déluge boueux qui dévale les rues. C’est dans ce même quartier que, dans les mêmes circonstances, il y a eu plus de 1000 morts en 2001. Cette ville, dont beaucoup de quartiers pauvres sont accrochés à de fortes pentes, n’est pas faite pour la pluie.
Après le repas, un très bon couscous au grain très fin, ni Lucie (qui doit bûcher) ni Antigone ne voulant nous accompagner, nous repartons mais cette fois-ci vers le cap Matifou.
Ce qui était à l’époque coloniale un lieu de villégiature, un petit port au bord de l’eau, de l’autre côté de la baie, est devenu une banlieue d’Alger. Des barres d’immeubles en construction remplacent les cités d’urgences qui abritent depuis des années les victimes du tremblement de terre de Boumerdess.
La pluie incessante ne fait qu’en rajouter le caractère sinistre. Je retrouve, à travers le pare-brise, le petit port, une maison européenne, et curieusement une ancienne église enchâssée à l’intérieur d’une caserne militaire.
Brice me fait remarquer que c’est à la présence d’arbres le long des trottoirs que l’on reconnaît les anciens centres-villes de l’époque coloniale. Comme si les Algériens, construisant après, avaient oublié de rajouter de l’ombre devant leurs maisons.
On rejoint Aquilina et son oncle à Rouiba, une ville de la Mitidja et on rentre sur Alger. Nous passons récupérer Lucie, et il nous invite à manger des brochettes dans un quartier excentré d’Alger à Draria. Cette ville semble n’avoir comme seule fonction que les restaurants de brochettes. Il y en a sur toute l’avenue centrale et ils ont l’air tous bondés. Il faut dire que c’est vraiment très bon. Et puis nous rentrons. Demain, nous partons visiter Tipaza.
Nous partons donc en voiture, de bonne heure, pour aller en Kabylie. Il y a beaucoup d’embouteillages sur l’autoroute mais, à vrai dire plutôt dans l’autre sens, en direction d’Alger. Le nombre de voitures a, en quelques années, explosé. L’essence n’est pas chère, la voirie épouvantable, et la pollution fait, au dessus d’Alger, un voile permanent.
Aquilina se documente pour un projet de bande dessinée qui racontera des événements survenus dans la cité universitaire de Tizi-Ouzou dans les années 90. (Je n’en dis pas plus). Elle doit donc rencontrer plusieurs témoins de cette époque et photographier les lieux, même si, à l’époque, ils étaient en construction. Elle aimerait aussi aller voir la tombe de Karim, un copain mort à Toulouse en novembre dernier. Nous arrivons donc à Tizi et on visite un peu la ville. J’ai l’idée saugrenue de photographier une cigogne juchée pile… au dessus d’un commissariat de police! Du coup nous visitons aussi le commissariat! Le commissaire me dit en rigolant: « Mais ces oiseaux il y en a partout! Pourquoi celui là? » Autant dire que je ne peux pas vous montrer la photo de cette cigogne car il m’a fallu la détruire sous ses yeux.
Le rendez-vous est pris mais c’est dans la ville nouvelle. Nous prenons donc un taxi collectif et dans un embouteillage absolument infernal nous arrivons à bon port. L’anarchitecture y est complètement folle. Tout pousse dans tous les sens et n’importe comment. Comme en plus tout le monde est dehors et que cela va dans toutes les directions je n’y comprends plus rien. On dirait une fin de manifestation ou de rencontres sportives. Il y a plus de 40 000 étudiants dans cette ville.
Notre contact est un photographe de quartier (studio, portrait, mariage, circoncision). Il nous invite au restaurant avec un de ses copains étudiants que doit rencontrer Aquilina et on y est rejoint par Hector et Cassandre, le frère et la sœur de Karim. Cassandre est voilée. De ce voile tout à fait ostentatoire que mettent les jeunes femmes modernes: le hidjab. Pendant ce repas très sympathique où tous ces jeunes gens parlent beaucoup des luttes étudiantes, de la langue berbère, de l’abandon de la Kabylie par le pouvoir central d’Alger, je comprends que se met en place tout un réseau d’amitié pour nous faire entrer dans la fac et nous faire visiter les lieux qu’Aquilina veut voir.
Nous allons donc à l’université et là le choc est énorme. C’est ainsi que l’on fait vivre et manger des étudiants? Comme des chiens? Le tas d’ordure derrière le restau U sur des dizaines de mètres, les plateaux repas dégueulasses, les poubelles qui débordent… et de penser que des étudiants qui n’ont pas d’autre choix doivent venir manger ici, cela fait peur. La sœur de Karim nous dit qu’elle n’y mange pas car elle a heureusement une tante qui habite en ville, mais tous les autres? Celles et ceux qui viennent de loin? Il y a des poubelles partout… Voici quelques photos:
Aquilina va aussi visiter la Cité U des filles tandis que nous l’attendons devant car c’est interdit aux garçons. Avec eux la sympathie et la curiosité sont évidentes.
Ils répondent à toutes mes questions. J’ai aussi beaucoup sympathisé avec Cassandre, malgré ce voile qui me déroute… Elle est étudiante en Droit mais n’est pas certaine d’en faire un métier.
L’après-midi passe vite et voici que nous retrouvons le frère de Karim, qui vient nous chercher. Il a trouvé une voiture et nous emmène dans la montagne, dans la famille. Nous longeons un grand lac.
Dans chaque virage, quand il y a un terre plein, un petit parking avec des voitures et, derrière, des étals et des hommes qui discutent. Ils vendent de l’alcool, nous dit Hector. C’est strictement interdit mais je crois comprendre que tout le monde ferme les yeux. De la vallée, de plus en plus encaissée, nous pouvons voir les villages berbères juchés en haut des montagnes. L’un d’eux est célèbre c’est Beni Yenni, le village des bijoutiers et le lieu de naissance de Mouloud Mammeri et du chanteur Idir.
la main du Juif
la tête de l’éléphant
Le village de Karim est situé juste en face de la chaîne du Djurdjura.
De là-haut on voit deux sommets en particulier: « La main du Juif » et « la tête de l’éléphant ». Pour la tête de l’éléphant, c’est évident, par contre « la main du Juif », personne n’a pu m’expliquer pourquoi. La richesse du pays, ce sont les oliviers, son huile d’olive est réputée dans toute l’Algérie, ainsi que les troupeaux de chèvres et les figuiers. C’est beaucoup trop pentu pour y faire vraiment de l’agriculture, même si chaque maison a son potager. Les villages de ce pays peuvent être très étendus, tout en longueur, dominant. Les vallées sont étroites. C’est une terre d’émigration ce qui explique les maisons grandes mais aussi la relative absence des hommes partis travailler ailleurs dans le pays ou à l’étranger.
Nous sommes reçus dans la famille de Karim comme des hôtes de marque et l’immense gentillesse de cette famille je ne suis pas prêt de l’oublier. Cassandre me présente à sa famille comme « Sa maman était algérienne, il est donc un peu notre cousin… »
Leur père, Priam, travaille dans la ville voisine comme écrivain public, la maman, Hécube, s’occupe de la maison, et si l’aînée, Laodicée, l’aide à la maison, tous les autres enfants vont l’école ou à la fac. Priam a été à l’école en France, à Maubeuge, là ou son père travaillait.
Toute la famille se réunit dans une grande chambre. La télévision ronronne sur des émissions culinaires. Il y a beaucoup d’émotion, bien sûr, à cause de ce fils mort brutalement d’une crise cardiaque, en exil, en France. C’est surtout le père, qui parle, dans un français parfait. Il explique son travail: il écrit des lettres pour des démarches auprès des administrations. Il a un ordinateur, une imprimante, il gère aussi la boutique de téléphonie. Ses filles sont toutes les trois absolument adorables. Cassandre a enlevé son voile, je ne la reconnaissais pas. Laodicée, l’ainée, Polyxène, la toute blonde aux longs cheveux… Elles sourient, rigolent, sont unies, complémentaires, aucune ne fait la gueule… Tout indique une famille heureuse où seul le père semble sérieux. Le dernier fils revient du foot. Un peu plus tard on passe à table. Le frère de Priam est arrivé. Dans le salon il y a donc la fille aînée, Aquilina, les hommes et moi et ailleurs les autres filles. Mais je pense que cette séparation est juste dûe au fait que nous sommes trop nombreux et pas pour une autre raison.
Le couscous a un grain fin et il est plutôt blanc. Il est vraiment très bon. Les filles se taquinent entre elles en disant de Laodicée, la sœur aînée, qui est fiancée et se marie en juillet, ne sait pas faire le couscous. Elle en convient et tout le monde rit. Il y a aussi des grands silences avec ces sourires de complicité et de compréhension mutuelle. Priam explique la spécificité culturelle des kabyles, leur refus de l’islamisme et du terrorisme. Pourtant c’est ici qu’il a perduré le plus longtemps? Oui, mais c’est la topographie, la montagne. Je ne pose pas plus de questions, étant très ignorant, et ne voulant surtout pas heurter des sensibilités. Mais en arrivant ici j’ai remarqué qu’à chaque carrefour, dans la vallée, il y a des barrages de l’armée, de la gendarmerie ou de la police, avec des chicanes, des guérites en ciment et des barbelés.
La soirée se passe en discussions, en découvertes mutuelles puis Aquilina part dormir avec les filles, les garçons partent vers une autre chambre, et je m’endors sur un matelas, dans le salon.
Le lendemain matin, quand je me réveille dans cette maison silencieuse où tout le monde dort encore, j’écris, face à la montagne. J’aurais aimé mieux décrire ces rapports humains si forts, la chaleur de cette famille, mais où plane la disparition de notre ami Karim. J’entends du bruit: sa maman prépare un gâteau de semoule sur le balcon. Priam part à son travail. J’entends les filles qui papotent dans leur chambre…
Ce matin Cassandre nous emmène à la tombe de son frère. Aquilina est très émue. Le cimetière n’est pas enclos, il descend sur une pente, tout en longueur un peu comme le village au-dessus. En remontant je rencontre la maman de Karim, elle a mis son costume traditionnel, et très vite elle se met à pleurer. Elle est usée par cette vie dure, la montagne, l’hiver et le chagrin. Je la serre contre moi. Je l’embrasse. Je ne sais pas quoi dire…
Nous remontons vers la route. Cassandre n’a plus son voile et elle nous le fait remarquer en rigolant. Je crois comprendre que la pression des regards masculins, le harcèlement, est trop fort à Tizi-Ouzou et que son voile est une armure. Qu’ici où elle connaît tout le monde elle n’en a plus besoin.
Plus tard Hector nous emmène faire une ballade en bagnole et nous montons jusqu’à une piste abandonnée. Il y a des vautours dans le ciel, et des maisons incongrues construites par des emmigrés… Et les tombes sont dispersées un peu devant chaque maison comme si l’on gardait les siens près de chez soi.
Puis nous passons à table. Les filles ont encore préparé tout un repas de fête, une purée de piments secs (très très fort) une salade de poivrons (très fort), un tajin de pommes de terre aux olives, des morceaux de poulet… et des oranges.
On se prend une dernière photo. Et puis c’est le départ. Il faut nous arracher tout en promettant de revenir. Hector nous ramène en ville et nous dépose à la gare routière. Il pleut de plus en plus. Nous rentrons à Alger sous une pluie battante.
Un taxi, on repasse à Hussein Dey chercher le sac à dos d’Aquilina puis le neveu d’Omphale nous emmène à Bir Mourad Raïss (en français Birmandreiss) où nous avons rendez-vous avec un ami toulousain qui travaille en Algérie depuis plusieurs années.
À suivre: Alger, le Cap Matifou, le tonton d’Aquilina…
Nous repartons par la rue Didouche et passons devant l’Université. C’est là aussi la foule. Cette ville semble décidemment très active. Aquilina rentre au centre culturel. Il y a là des stands représentant différentes initiatives culturelles dans des villes d’Algérie. Elle me dit, en sortant, que c’est très intéressant car dans beaucoup d’endroits, en Algérie, la culture était jusqu’à maintenant la dernière roue du carrosse. Elle a déjà visité plusieurs fois l’Algérie, elle y a de la famille, son blog (une blonde au bled) en parle beaucoup et bien, j’entends donc ce qu’elle me dit. Nous visiterons d’ailleurs un centre culturel (Mouloud Mammeri) à Tizi-Ouzou, bondé. L’attrait pour la culture de la part d’une grande partie de la jeunesse algérienne, qui en est habituellement privé, est un immense espoir. On ne se rend peut-être pas compte qu’ici, en France, où aller dans une bibliothèque, une librairie, un musée, au cinéma ou au théâtre est facile et banal, la culture est un acquis. En Algérie, c’est une autre histoire et la période du terrorisme islamiste a encore plus désertifié l’offre culturelle.
Le ciel est traversé de fils. Comme si tous les voisins se branchaient sur un seul et même cable de télévision, par dessus les rues et les places…
Après avoir été boire un verre avec un copain d’Aquilina, journaliste à Algérie news et un de ses collègues, nous repartons en métro, vers un quartier périphérique d’Alger : Belcourt. En effet, une amie de Madeleine m’a demandé d’aller, si je la retrouve, photographier la maison de son père. Nous descendons à la station Hama. Belcourt est un quartier tout en longueur, en contrebas d’une haute colline, dominé par l’immense monument des Martyrs.
Je retrouve très facilement l’avenue Victor Hugo, mais pour l’allée des Muriers cela s’avère plus compliqué. Nous interrogeons des petits vieux, assis sur un banc, mais ils ne semblent pas bien comprendre le français. En tout cas ils ne connaissent pas l’allée des Muriers. Heureusement un commerçant du quartier se souvient et nous en indique la direction. En repassant devant le banc, un des vieux messieurs se lève et nous appelle. Il nous dit qu’il n’a pas bien compris notre question. En fait il est très sourd. Puis en comprenant ce que nous cherchons, son visage s’éclaire et il nous explique où se trouve cette rue. Il est tout content et nous le remercions chaleureusement.
Nous passons devant des rues, à gauche, qui montent très fortement dans les pentes de la colline. Il y a beaucoup de monde mais c’est très pauvre, une sorte d’immense marché au puces où les gens vendent tout et n’importe quoi à même le trottoir. Quelques jours plus tard nous rencontrons un jeune auteur de B.D. qui nous dit qu’il a été dévalisé, en plein jour, il y a quelques semaines à Belcourt. Quatres jeunes l’on emmené dans une arrière-cour et lui ont piqué papiers, fric et téléphone portable. Nous avons une peur rétrospective… Sur la place que nous cherchons le café est noir de monde. Il n’y a que des hommes.
Enfin nous remontons cette rue et nous arrivons devant le n°19. Ce n’est pas une maison mais une sorte de garage. Sur le seuil de la maison d’à côté, trois vieux messieurs me regardent, intrigués. Je leur demande s’il s’agit bien du 19 allée des Muriers et tous les trois me répondent en même temps que c’est bien l’endroit. Je fais donc ma photo puis je retourne leur expliquer que c’est pour une dame, qui vit à Poitiers, mais je n’ai pas le temps de terminer ma phrase que l’un d’entre eux me répond qu’ils avaient bien compris. Il me précise qu’avant c’était une école coranique. Il doit y avoir une erreur… On se sourit. Décidément la guerre est bien finie.
Que la guerre soit bien finie, ce n’est pas si sûr, car en rentrant à Hussein Dey nous longeons un grand stade et j’en déchiffre le nom : « Stade du 20 août 1955 ». C’est la date de ce que ma famille appelait, dans mon enfance, le massacre de Philippeville. De retour en France je fais des recherches. Peut-être, me suis-je trompé ? Ce serait le 20 août 1956, donc le congrès de la Soumam, qui est honoré à cet endroit ? Non, le 20 août 55, c’est bien les « événements du Nord constantinois ». Je viens justement de lire le livre magnifique de Mme Mauss-Copeaux, de revoir le film de Jean Pierre Lledo. Et puis je lis aussi ce qu’en dit El Moudjahid. Et j’ai cette histoire en tête.
Le stade du 20 août 1955
Je sais bien que je fais de la morale ! Mais c’est un crime contre l’humanité qui a été fait à Philippeville. Que les Algériens aient eux-mêmes souffert épouvantablement des crimes contre l’humanité effectués par l’Armée française depuis 1830 (enfumades, massacres de douars, déportations, napalm, viols, tortures), ne justifie pas qu’ils donnent à un stade la date d’un crime que le FLN a lui même commis contre l’humanité… J’ai un peu l‘impression d’avoir longé un stade en l’honneur d’Oradour-sur-Glane !
Et nous rentrons très fatigués à Hussein Dey. Nous avons marché toute la journée. Omphale et sa sœur Lysistrata sont à la maison. Il y a même notre amie Flora, qui vit à Toulouse et travaille en Algérie. Ce sont des militantes, féministes, syndicalistes. Autant dire que nous passons une très bonne soirée à discuter de nos premières impressions de voyage, mais aussi de la condition des femmes en Algérie, de politique, des élections. Tout le monde fume. La télévision est allumée en permanence. Demain Omphale part en Kabylie avec son neveu. Elle propose de nous déposer à Tizi-Ouzou… Je vais me coucher, très fatigué mais aussi très content.