Tous les articles par Caillou

Au nom de Kamel Daoud par Fawzia Zouari

Dans « Libération » du 29 février:

La romancière franco-tunisienne Fawzia Zouari prend la défense de l’écrivain algérien Kamel Daoud, et appelle de ses vœux un nouveau discours à gauche affranchi de la peur de l’accusation d’islamophobie. Un discours qui conçoit le fait que les musulmans, comme les chrétiens, puissent aimer ou ne pas aimer leur monde, adhérer ou non à leur religion.

Au nom de Kamel Daoud

Kamel Daoud a décidé d’abandonner le journalisme suite à une tribune signée par un collectif d’intellectuels dans le Monde lui reprochant son «culturalisme», ses «clichés orientalistes», son «essentialisme», pour ne pas dire son islamophobie ; soit, à quelque détail près, les mêmes accusations qui lui ont valu d’être menacé de mort par les barbus de son pays. Voilà comment on se fait les alliés des islamistes sous couvert de philosopher… Voilà comment on réduit au silence l’une des voix dont le monde musulman a le plus besoin.

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Ainsi parlait Kamel Daoud. Et une réponse aux « pétitionnaires » qui veulent le faire taire.

Le quotidien d’Oran :
Les hadiths-boys de la culture désormais nationale
par Kamel Daoud

Dans la rue, hier, vers la fin du jour : un jeune homme explique doctement à deux jeunes lycéennes de son âge comment la femme est une « faiblesse naturelle » et comment elle est un être « diminuée », née d’un os. La leçon servie avec sérieux, le jeune homme indiquant avec précision la côte manquante sur son thorax. Les deux jeunes filles acquiescent alors et ne disent rien, consentantes : cela fait partie désormais de la «Vérité».

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Fatwa en Algérie… Censure à Paris

Kamel Daoud est un journaliste et écrivain algérien auteur de Meursaut contre-enquête, par exemple. En Algérie les islamo-fascistes exigent du gouvernement son exécution publique pour apostasie, à la suite d’une émission à la télévision française où il avait déclaré: « Je persiste à le croire : si on ne tranche pas dans le monde dit arabe la question de Dieu, on ne va pas réhabiliter l’homme, on ne va pas avancer, a-t-il dit. La question religieuse devient vitale dans le monde arabe. Il faut qu’on la tranche, il faut qu’on la réfléchisse pour pouvoir avancer. ». Fin janvier 2016, il écrit, dans Le Monde le point de vue suivant:

Cologne, lieu de fantasmes.


Que s’est-­il passé à Cologne la nuit de la Saint- Sylvestre ? On peine à le savoir avec exactitude en lisant les comptes rendus, mais on sait – au moins – ce qui s’est passé dans les têtes. Celle des agresseurs, peut-être ; celle des Occidentaux, sûrement. Fascinant résumé des jeux de fantasmes. Le « fait » en lui-même correspond on ne peut mieux au jeu d’images que l’Occidental se fait de l’« autre », le réfugié-immigré : angélisme, terreur, réactivation des peurs d’invasions barbares anciennes et base du binôme barbare-civilisé. Des immigrés accueillis s’attaquent à « nos » femmes, les agressent et les violent.
Cela correspond à l’idée que la droite et l’extrême droite ont toujours construite dans les discours contre l’accueil des réfugiés. Ces derniers sont assimilés aux agresseurs, même si l’on ne le sait pas encore avec certitude. Les coupables sont-ils des immigrés installés depuis longtemps ? Des réfugiés récents ? Des organisations criminelles ou de simples hooligans? On n’attendra pas la réponse pour, déjà, délirer avec cohérence. Le « fait » a déjà réactivé le discours sur « doit-on accueillir ou s’enfermer ? » face à la misère du monde. Le fantasme n’a pas attendu les faits.

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Steve Montebello

J’ai tenté (et raté) un concours amusant organisé par Radio-France:
http://www.radiofrance.fr/espace-pro/evenements/radio-france-fete-le-livre-2015/concours-radio-france-de-la-micro-nouvelle
La micronouvelle est un récit imaginaire, appartenant au genre narratif, rédigé en un nombre restreint de mots (1 000 signes espaces compris). Le récit doit comporter une chute. On retrouve dans la micro nouvelle un pouvoir évocateur. Les lieux, les personnages et les actions sont fortement suggérés)
Du coup je le livre à « Caillou tendre ». Bonne lecture.

Je me gare sur le parking. Au loin les calicots et les tentes des « troisièmes rencontres du livre d’amour » sont éblouissants.

Une très belle jeune femme rousse est assise sur un banc, juste devant l’entrée. Elle lit un livre et j’en reconnais la couverture puisque c’est le mien: Le livre de ma vie. Son attitude, sa superbe robe rouge échancrée, sa nonchalance, sa chevelure lourde et flamboyante, sont en harmonie avec cette triomphale journée d’été. Je passe le guichet où l’on me remet mon badge et je m’avance vers le stand des auteurs.

A mon passage elle se lève et m’aborde : Mr Montebello ? J’acquiesce. Elle me montre alors d’un geste très rapide sa carte de la police nationale tout en m’annonçant distinctement : Vous êtes en état d’arrestation. Les menottes refermées sur les poignets je suis vite entrainé vers le fourgon. J’entends les haut-parleurs annoncer mon arrivée sur le festival : Et nous vous informons avec un immense plaisir de l’arrivée du lauréat Steve Montebello.

Caillou. Novembre 2015

 

Une jeunesse kabyle

Une amie publie un livre, une bande dessinée.
Annelise y raconte la vie des jeunes kabyles de Tizi-Ouzou sur une période d’une quinzaine d’années entre les années 80 à la fin des années 90. On y retrouve la misère, la faim, la frustration sexuelle, le poids de la surveillance sociale, les flics, les islamistes, la peur, des anecdotes amusantes, des scènes épouvantables, un envie de vivre malgré tout… Et puis l’exil, le temps qui passe, les ami(e)s perdu(e)s…
Du coup on découvre tout un pan de l’Histoire algérienne récente. Cette Histoire qui, soi-disant, ne nous concerne pas, à laquelle on ne s’intéresse pas, ici, en France, juste de l’autre côté de la mer.

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Il y a quelques années, en 2012, j’étais avec elle en Algérie et elle m’avait croqué sur son blog. Elle faisait des repérages pour son livre… Je lui en pique une image. Elle me fait rire, car je suis le petit cochon moustachu à bretelles qui est à droite.Marc au bled

Bon, procurez vous ce livre dans les bonnes librairies.
Et pour les Toulousain(e)s, elle sera  :

À la Pizzeria Belfort 2, rue Bertrand de Born 31000 Toulouse (place Belfort)
le samedi 7 novembre à 19h00
Pour une soirée-dédicace-discussion… dans la salle du RDC avec le verre de vin qui va bien et les pizzas de Zoubir et Hafid bien sûr !

On ne s’évade jamais du monde réel.

Guy Béart est mort.

Pour l’occasion ce chanteur un peu oublié, à la voix faible, un peu mièvre (du moins dans mon souvenir) est revenu sur les ondes.

Hier j’ai entendu pour la première fois sa chanson l’Hôtel Dieu. Et brusquement je réalise qu’il y parle du décès de sa mère dans l’hôpital parisien du même nom là où, justement ma maman  disparue traînait une vieille tuberculose pendant que le quartier latin se soulevait dans l’odeur âcre des lacrymaux.

Et cette chanson résonne en moi comme si, d’un coup quarante années plus tard, tout me revenait d’un coup. Résonne en moi jusqu’aux larmes.

On ne s’évade jamais du monde réel.

Caillou 20 septembre 2015

Lire aussi: https://www.cailloutendre.fr/2005/04/lhotel-dieu-2/

lhotel-dieu

Hôtel-Dieu
Pour une femme morte dans votre hôpital
Je réclame, Dieu, votre grâce
Si votre paradis n’est pas ornemental
Gardez-lui sa petite place
La voix au téléphone oubliait la pitié
Alors, j’ai couru dans la ville
Elle ne bougeait plus déjà d’une moitié,
L’autre est maintenant immobile
Bien qu’elle fût noyée à demi par la nuit
Sa parole était violence
Elle m’a dit « Appelle ce docteur » et lui
Il a fait venir l’ambulance
Ô temps cent fois présent du progrès merveilleux,
Quand la vie et la mort vont vite
Où va ce chariot qui court dans l’Hôtel-Dieu,
L’hôtel où personne n’habite?
D’une main qui pleurait de l’encre sur la mort
Il fallut remplir quelques fiches
Moi, je pris le métro, l’hôpital prit son corps
Ni lui ni elle n’étaient riches
Je revins chaque fois dans les moments permis
J’apportais quelques friandises
Elle me souriait d’un sourire à demi,
De l’eau tombait sur sa chemise
Elle ne bougeait plus, alors elle a pris froid
On avait ouvert la fenêtre
Une infirmière neutre aux gestes maladroits
En son hôtel, Dieu n’est pas maître
La mère m’embrassa sur la main, me bénit
Et moi je ne pouvais rien dire,
En marmonnant « Allons, c’est fini, c’est fini »
Toujours dans un demi-sourire
Cette femme a péché, cette femme a menti
Elle a pensé des choses vaines
Elle a couru, souffert, élevé deux petits,
Si l’autre vie est incertaine
Et si vous êtes là et si vous êtes mûr,
Que sa course soit terminée!
On l’a mise à Pantin dans un coin près du mur,
Derrière, on voit des cheminées
Guy Béart
 

Un texte pour Ourida CHOUAKI

Cuilili cui cui cui cui cui….
C’est le son que fait la sonnette chez Yasmina et Ourida, dans leur appartement à Hussein Dey. C’est le son qu’on entend 20 fois par jour, au rythme des entrées et sorties des deux soeurs, des gens de la famille, des amis du quartier qui sont comme une grande famille. On s’y retrouve pour discuter, laisser ou récupérer un message ou un objet, profiter de quelques nuits d’hospitalité… respirer un air de liberté assumée… et saturé de fumée. Il y a même une chambre sacrifiée dédiée à la cigarette, surnommée Tchernobyl à cause des murs jaunis par la nicotine. Irrécupérable!
En 2007, quand j’ai franchi cette porte là pour la première fois, j’ai écrit dans mon journal de voyage « Que de gens formidables! Je touche du doigt une Algérie dont j’ai toujours rêvé, dont je soupçonnais seulement l’existence avant de rencontrer Georges et Hassina ».
J’avais connaissance d’une Algérie populaire, miséreuse et pleine de chaleur humaine. Il me manquait l’Algérie engagée, militante, rebelle à toute forme d’oppression et d’injustice.
Je l’ai trouvée parfaitement incarnée dans ces deux soeurs, Yasmina et Ourida, Yasmina toujours prête à lever la voix et le poing serré, Ourida plus calme et posée, mais pas moins déterminée dans sa lutte pour les droits des femmes. A chacune de nos rencontres, il était question de la marche mondiale des femmes, des évolutions du Code de la famille (ou de ses non-évolutions) , des situations que vivait telle ou telle femme qui avait fait appel à Tharwa Fadma N’soumeur, leur association. Toujours, l’ambiance était vibrillonnante autour d’elles deux, perpétuellement en action, en déplacement, et… en révolte. Rien n’a pu arrêter ce mouvement, ni  l’assassinat de leur frère en 94, ni les menaces des intégristes qui s’en étaient suivies. Il fallait porter le voile ou se préparer à mourir. « Après tout, avait dit Yasmina, qu’est-ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue? Est-ce que c’est la qualité de vie ou le nombre de jours?  » et elles ont continué de sortir tête nue. Leur père, communiste, avait rendu service à tant de monde dans le quartier, il aurait fait beau voir qu’elles se fassent agresser!
Je me rappelle des soirées enfumées, à discuter autour d’un verre d’alcool, dans ce pays où la liberté se vit mieux entre quatre murs; de la douceur et de la gentillesse d’Ourida, trimballant tout le monde dans sa voiture. Je me rappelle d’un trajet de nuit dans Alger au son de l’Internationale chantée en kabyle. Je me rappelle Ourida feignant un coup au coeur quand on venait de se faire arrêter par un flic pour défaut de ceinture de sécurité. J’avais été stupéfaite de sa réactivité immédiate. On en avait beaucoup ri après coup. Elle parlait peu d’elle, mais j’avais deviné, avec  cette anecdote, ses talents d’adaptation,  forcés par le danger quotidien dans les années 90. Nos discussions tournaient souvent autour de cette période, et de la cause des femmes d’Algérie et d’ailleurs. Ourida, au delà de ses engagements, avait ce don pour l’accueil simple et l’amitié. J’ai du mal à réaliser que nous ne nous verrons plus. Il nous reste, pour continuer de penser à elle, à faire nôtres les combats qui étaient les siens.
 Annelise